Arts et Expos

Sur le thème de la "Foire aux vanités" un beau dialogue entre Rops et Thomas Lerooy dans tout le château.

Avec le château de Beersel, celui de Gaasbeek est le plus évocateur du passé. Situé juste à côté de Bruxelles, au début du Pajottenland, il est le château tel que les enfants le dessinent pour leurs princesses et chevaliers. Le visiter, c’est plonger dans ce passé avec des parquets qui craquent, des salles obscures, quelques beaux tableaux romantiques du XIXe siècle (dont de magnifiques d’Alfred Stevens), des meubles anciens en chêne, des tapisseries aux murs.

Construit au XVe siècle, il appartint jadis au comte d’Egmont. Mais son dernier propriétaire "privé" fut l’excentrique marquise Arconati Visconti, amie de Dreyfus, qui, à la fin du XIXe, aménagea l’intérieur en objets XIXe évoquant le Moyen Age.

Le château de Gaasbeek a pris la bonne habitude d’organiser régulièrement des parcours d’art actuel à travers ses salles et ses étroits couloirs. Et c’est un plaisir aujourd’hui d’y retrouver l’univers de Rops fait pour ce lieu singulier. Rops (1833-1898) était fasciné par la femme, l’amour et la mort, par la vie en somme. Il crachait sur toutes les « tiédeurs » de ses contemporains, avec ses oeuvres virtuoses et sulfureuses. On revoit à Gaasbeek, ses gravures et dessins dont le Pornocratès, avec la femme nue les yeux bandés tenant en laisse un cochon.

Le corps et la tête

L’oeuvre de Rops dialogue parfaitement avec celui de Thomas Lerooy, né en 1981 à Roulers et qui vit et travaille à Bruxelles. Dessinateur virtuose, qui dessine et peint sur des feuillets récupérés, il est d’abord un sculpteur à l’univers étrange. L’an dernier, il eut une exposition individuelle au musée Dhondt-Dhaenens à Deurle et en 2019, il exposera au musée des Beaux-Arts de Bruxelles.

Tout au long du château, on découvre ses oeuvres. Dès le jardin, une énorme tête couchée que tente en vain de pousser un petit corps d’homme. Dès l’entame, Lerooy nous montre la dichotomie douloureuse de l’homme, avec le pensée trop lourde et le corps comme une enveloppe vouée à mourir pour renaître peut-être à autre chose.

Dans la grand galerie, on voit deux têtes qui s’embrassent entourées de parties du corps et reliées par des rubans adhésifs jaune et bleu qui tiennent ensemble ces êtres disloqués. Quelque chose peut renaître après la destruction. Contrairement aux apparences, tout est en bronze, parfois peint.

On le verra encore avec un Saint Sébastien disloqué, percé d’une flèche et rassemblé dans une boîte. Ou ce corps devenu tête engendrant à son tour une tête.

© Phillippe D Photography, � Studio Thomas Lerooy

Thomas Lerooy exprime Eros et Thanatos par ses petits bonhommes noirs et nus portant un crâne de mort. Ils ont les prénoms d’artistes belges : Marcel, René, Paul et les autres.

Une grande obélisque qu’il appelle « Obelrisk » est faite de têtes entassées, oreilles contre oreilles, surmontée de crème, des têtes de penseurs (on reconnaît Voltaire), de généraux, empilés par les siècles, leurs égos envolés.

Thomas Lerooy, c’est la rencontre du pathétique et du sarcasme, une joute entre progrès et déclin, quand des images d’une douloureuse beauté peuvent naitre d’une planète empoisonnée par la folie des hommes.

Le double d’une statue grecque est percé de multiples bouteilles dans lesquelles on aperçoit des langues. Et sur le bord d’une fenêtre, un petit ballon jaune d’enfant, crevé, accueille le corps d’un oiseau (tout est en bronze). Quelque chose de très différent peut toujours naître à partir de rien. Cette confrontation entre Rops et Lerooy s’appelle très justement, « La foire aux vanités ».

Vanity Fair, Thomas Lerooy-Félicien Rops, château de Gaasbeek, jusqu’au 10 juin.