Arts et Expos

La nouvelle politique du Smak à Gand est de multiplier les expositions d'art contemporain de manière à montrer la diversité de la création actuelle. Modestes ou amples, ces expositions sont également les compléments de la collection du musée dont la présentation varie en fonction des manifestations temporaires. Une visite au musée est donc un parcours dans les méandres de l'art d'aujourd'hui dans un mélange d'artistes largement reconnus sur le plan international et d'autres à découvrir.

Américain de Bruxelles

Les deux expositions majeures du moment, celle de Peter Downsbrough (1940), l'Américain de Bruxelles, et celle de Ricardo Brey, le Cubain de Gand, posent d'emblée la distance antagoniste pouvant exister dans la création actuelle. Il est vrai qu'ils appartiennent à deux générations, à deux cultures, et qu'ils envisagent l'art sous un angle totalement différent. Le premier est un conceptuel abstrait qui se sert de l'architecture des lieux pour occuper l'espace par des lignes et des mots souvent scindés en deux longitudinalement mais néanmoins lisibles. Le second prend également possession de l'espace mais avec beaucoup plus de violence et à l'aide d'objets les plus divers. L'un balise, l'autre s'engage. Ces deux voies sont assez exemplaires de la situation de la création qui met en avant des cercles de pensée différents dans lesquels il faut soi-même entrer.

Universe

L'oeuvre inédite de Rocardo Brey (1955, La Havane) tient en une salle. 99 vitrines strictement alignées, saturent presque la pièce. Chacune de ces tables d'acier et de verre contient des dessins, généralement petits, des photos, des notes, des images, des commentaires, des textes extraits d'ouvrages, parfois de très petits objets : une pierre, des plantes, un bout de bois... On entre dans un univers précieux, entre le musée d'histoire naturelle et la bibliothèque de recherche. Le monde animal, végétal, minéral est là sous nos yeux qui s'émerveillent tout en s'interrogeant car ils ne s'y retrouvent pas en ces nombreuses propositions : 1 004 dessins ! Chaque réceptacle constitue un monde à lui seul, une approche graphique de ce qui peuple et constitue apparemment la terre.

Tout concourt à penser que cette pratique est scientifique et cependant il est tout aussi évident qu'il y est question d'une vision personnelle sur la nature, sur les animaux, sur l'être aussi, sur la culture qui se penche depuis des siècles sur tout cela. C'est "l' Univers" de l'artiste, une sorte de synthèse mais qui, de son propre aveu, n'est pas complète et parle de l'origine de l'homme. Le tout réuni en un colossal ouvrage est impressionnant, assez fascinant même, on y entre à la découverte de l'inconnu, du mystère du monde à travers ce qui pourrait paraître vraisemblable mais reste fiction.

Les autres salles sont consacrées à des oeuvres anciennes, dont une sculpture, colonne de dés à jouer très fragile, appelle à des références multiples philosophiques, artistiques, littéraires, et peut être considérée comme l'indice visuel autour duquel s'organiserait tout le reste en une certaine incertitude, en des coups de hasard devenant déterminants et par lesquels l'artiste s'approprierait l'espace à sa portée.

Plus spectaculaire est cette intervention comprenant des traces terreuses sur le mur; des coussins très sales au sol ou coincés par l'une des plaques de verre balisant l'espace, à la fois obstacle influençant le parcours et objet transparent; un ventilateur prolongé par deux pattes de gallinacé ou un crâne animal attaché à un bois. On penserait à un itinéraire initiatique, à une épreuve cultuelle par laquelle l'artiste tente de situer son passage d'un monde à l'autre. On ne peut s'empêcher de se remémorer l'origine cubaine et le voyage en Occident, dans un mélange de symboles. D'autant plus qu'à l'étage, un bagage sommaire est accroché, prêt pour le départ et que plus loin au fond d'une casquette accrochée à un bâton se niche une figure christique.

Pig & City Scan

Deux expositions plus modestes contrastent tout autant avec les interventions de Peter Downsbrough et s'inscrivent dans d'autres registres. Le Chilien Carlos Navarrete (1968) est une sorte de pèlerin du monde saisissant partout où il passe des images, ou les créant, afin de définir l'identité plastique et culturelle des lieux. Il joint à ces évocations l'idée de l'absence qu'il a puisée dans les jardins zen au Japon.

Gand, précisément

En quelque sorte son absence de ces endroits dès lors qu'il n'y est plus et qu'ils sont représentés. A travers les tapis, installations, dessins, objets ou photos on peut repérer, si pas un site précis, au moins un type de culture correspondant à un pays, une région, parfois une ville comme Gand précisément. Les couleurs et les motifs du Japon ne sont pas ceux de la ville flamande. L'art et son traitement révèlent en ce cas qui nous sommes à travers les traces publiques. Notre identité est aussi collective.

Récemment décédé, Jason Rhoades (1965 - 2006, USA) est l'un des turbulents représentants de la côte ouest. Très critique à l'égard du consumérisme américain et artistique, il a réalisé dans Pig une accumulation d'objets parmi lesquels est mise en évidence une reproduction de "l'Agneau mystique" de Van Eyck et traîne une pancarte intitulée "A Reason for American Power". Tout se rejoint en un invraisemblable chaos.

En fin de compte, tous ces artistes essayent, par des moyens divers, de se situer dans le monde.

Ricardo Brey. Universe . Jusqu'au 7/01. Peter Downsbrough. Jusqu'au 14/01.Carlos Navarrete. City Scan. Jusqu'au 17/12. Jason Rhoades. Pig . Jusqu'au 7/01. Smak, Citadelpark, Gand. Ouvert du ma au di de 10 à 18h.

© La Libre Belgique 2006