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Le musée Rimbaud à Charleville-Mézières a rouvert ses portes fin 2015 après une rénovation complète. Et ce 22 août sort un surprenant et passionnant roman imaginant la vie qu’aurait eue Rimbaud s’il n’était mort à Marseille, le 10 novembre 1891, à 37 ans.

C’est là que Rimbaud devint un géant

Tout à Charleville-Mézières évoque Rimbaud. Le jeune poète avait eu pourtant des mots très durs pour sa ville natale, ville de garnison si provinciale, construite à partir de rien en 1606 par Charles de Gonzague, duc de Mantoue, avec sa merveilleuse place ducale réplique de la place des Vosges à Paris. Rimbaud l’appelait le « triste trou ».

A la veille de la guerre de 1870, il n’avait que 16 ans et écrivait à son cher professeur Izambard: « Vous êtes heureux, vous, de ne pas habiter Charleville ! Ma ville natale est supérieurement idiote entre les petites villes de province. Sur cela voyez-vous je n’ai pas d’illusions. Cette benoîte population gesticule, prudhommesquement spadassine. C’est effrayant, ces épiciers retraités qui revêtent l’uniforme. C’est épatant comme ça a du chien, les notaires, les vitriers, les percepteurs, les menuisiers et tous les Ventres qui chassepot au cœur, font du patrouillotisme aux portes de Mézières. »

Mais la ville n’est pas rancunière. Elle sait qu’elle attire les innombrables amoureux du poète. Ils veulent voir ces rues où la mère Rimbaud, la terrible Vitalie Cuif marchait devant ses quatre enfants, Arthur, Frédéric, Vitalie et Isabelle, comme une mère oie suivie de ses quatre petits oisillons trottinant dans ses pas.

La Rimbaudmania ne cesse pas. Des coiffeurs s’appellent « La coupe Rimbaud », un magasin de cigarettes électroniques met Rimbaud en vitrine. Tous les grands chanteurs, poètes, peintres, ont fait le pèlerinage. Allan Ginsberg, le poète, le pape de la Beat Generation fêtée actuellement au Centre Pompidou, parvint même à dormir dans la chambre d’Arthur et Patti Smith a enfoui près de sa tombe, quelques graines venues d’Ethiopie. Des fétichistes sont venus arracher un peu du papier peint de la maison de Rimbaud.

Le grenier fondateur

Le problème est que le poète n’a quasi rien laissé sauf ses écrits et ses lettres. La ferme familiale à Roche a été dynamitée en 1918 par les Allemands. Il reste juste une vieille malle d’objets personnels que Rimbaud ramena d’Abyssinie et que son beau-frère Paterne Berrichon offrit au futur musée. On y voit sa vaisselle, une carte de Vienne usée, des objets de verre bleu, une bourse de monnaies marquée Rimbaud, un morceau de madras porté par « l’homme aux semelles de vent ». Trois fois rien, mais tout pour l’amoureux de reliques.

On découvre ces objets au musée installé dans le beau moulin de Charleville de 1626 qu’on aperçoit depuis la place ducale. Il est consacré au poète depuis 1969 mais il était devenu obsolète et en 2014, on entreprit de gros travaux de rénovation qui se terminèrent en octobre 2015 (5 millions d’euros) avec les architectes Abinal et Ropars et l’artiste Claude Levêque qui a imaginé un grand cadran de lumières clignotantes unifiant la cage d’escalier.

Le parcours démarre désormais du grenier laissé vide pour évoquer celui où la mère Rimbaud enfermait Arthur à 12 ans et celui, à Roche, où Rimbaud écrivit « Une saison en enfer ». On y entend déclamer des poèmes par des adolescents.

A l’étage inférieur, sur un grand mur, les extraits de ses poèmes les plus célèbres et les plus forts. Dans des vitrines, des portraits de Rimbaud, des photographies anciennes de Charleville et Roche, des lithographies, l’hommage de Cocteau disant que Rimbaud « a foudroyé la sottise », le portrait d’Isabelle par son mari Paterne Berrichon,…

La Maison des Ailleurs

A l’étage du dessous, une série d’oeuvres en hommage à Rimbaud : de Picasso et Giacometti, à Léger et Ernest Pignon-Ernest. Et la salle aux manuscrits où on regarde ému, trois lettres autographes et un dessin à la plume de Rimbaud avec deux de ses rarissimes portraits photographiques.

Enfin, on revient au rez-de-chaussée où sont évoqués ses voyages, l’Afrique, la malle d’Abyssinie.

On ne retrouve plus le charme si désuet et charmant de l’ancien musée. Il faudra se faire à la modernité et à la nécessité de ne pas tout montrer à la fois pour protéger les manuscrits. Mais le charme opère toujours, d’autant qu’il peut se prolonger, quasi en face, sur le quai Rimbaud, en visitant la maison où Vitalie et ses enfants vécurent de 1869 à 1876 (le père militaire ne se préoccupa jamais de ses enfants et disparut un jour sans donner de ses nouvelles). La famille y vivait au deuxième étage et on voit encore dans la cour arrière, l’escalier dérobé par lequel Arthur s’enfuyait de chez lui et sautait le mur arrière.

C’est devenu depuis 2004, « La Maison des Ailleurs » où dans chaque chambre est évoqué poétiquement un des lieux d’errance du poète.

De quoi nourrir le mythe de celui qui adolescent était ce « voyant » merveilleux, ce « voleur de feu » qui disait : « Nous ne pouvons savoir ! Nous sommes accablés d’un manteau d’ignorance et d’étroites chimères ! Singes d’hommes tombés de la vulve des mères, notre pâle raison nous cache l’infini ! »

---> Musée Rimbaud et la Maison des Ailleurs, ouverts de 10 à 12 h et de 14 à 18h, tous les jours sauf le lundi.

© Reporters

Que serait devenu Rimbaud s’il avait vécu vieux

Tout de Rimbaud a été étudié, décortiqué. Mais il reste pour évoquer le poète, la puissance de la fiction. L’écrivain Thierry Beinstingel s’y est essayé avec succès dans un roman surprenant et passionnant : « Vie prolongée d’Arthur Rimbaud » à paraître chez Fayard à partir du 22 août.

Il faut certes admettre un point de départ indispensable mais rocambolesque. On sait qu’Arthur Rimbaud a eu le genou démoli en Abyssine par une chute de cheval et le cancer ronge sa jambe. Il est revenu à Marseille et on doit l’amputer le 27 mai 1891. Il remonte un instant à la maison familiale de Roche mais la maladie empire et il est à nouveau à Marseille quand il y meurt le 10 novembre rêvant encore de partir à Aden. Sa sœur Isabelle est à ses côtés.

Le roman imagine qu’une tragique méprise de l’hôpital a fait croire que Rimbaud était mort alors que le cadavre ramené par Isabelle est celui d’un vagabond. Le vrai Rimbaud se remet par miracle et peut mener une vie nouvelle d’amputé, à 37 ans. Thierry Beinstinguel lui donne encore 30 ans à vivre, jusqu’en 1921, pour l’amener à la guerre 14-18 et lui faire rejoindre toute la modernité du XXe siècle.

Le second postulat de l’auteur est que Rimbaud ne veut pas que la méprise soit connue. On sait que pour le poète, « Je est un autre ». Rimbaud y a vu la possibilité de couper avec tout son passé et de réaliser le rêve qu’il évoquait en 1883 dans une lettre (réelle) envoyée d’Harar en Abyssinie : «Je regrette de ne pas être marié et d’avoir une famille. Mais à présent je suis condamné à errer, à une entreprise lointaine. Hélas ! A quoi servent ces allées et venues, et ces fatigues, et ces aventures et ces peines sans nom si je ne dois pas un jour après quelques années pouvoir me reposer dans un endroit qui me plaise à peu près, et trouver une famille, et avoir au moins un fils. »

Dirigeant d’une marbrerie

C’est cet avenir-là que lui offre Thierry Beinstingel dans son roman. Rimbaud devenu vieux ne reprend contact qu’avec sa chère soeur Isabelle qui jura de ne rien dévoiler. Devenu chef d’une carrière de marbre dans les Ardennes, marié, père de famille. On ne dévoilera pas cette vie miraculée et imaginaire qui se fracassa sur la guerre 14-18, particulièrement sauvage dans les Ardennes.

On peut s’étonner que Rimbaud choisisse cette vie somme toute casanière, mais dans son refuge, il garde une flamme qui l’amènera à fuir encore, une dernière fois.

Un des intérêts de ce roman passionnant qui se lit d’une traite, est de plonger ce Rimbaud survivant dans l’histoire cette fois très réelle, basée sur des faits exacts, de la postérité de son oeuvre. On voit le mythe naître et grandir. Aidé par l’action de l’inénarrable Paterne Berrichon et Isabelle Rimbaud que l’auteur ménage malgré les accusations graves de manipulations des textes de Rimbaud qu’on lui a faites.

Rimbaud assiste, presque indifférent à cette Rimabaudmania qui concerne une autre vie oubliée, rejetée, même si comme des flashes, des phrases des Illuminations et d’Une saison en enfer lui reviennent en mémoire.

L’auteur dédie son roman au grand rimbaldien Jean-Jacques Lefrère, décédé en 2015.

---> Vie Prolongée d’Arthur Rimbaud, Thierry Beinstingel, Fayard, 415 pp., env. :20,90 euros, en librairie le 22 août