Asger Jorn, Cobra de luxe

Roger Pierre Turine Publié le - Mis à jour le

Arts visuels Visite A Lausanne

Les expositions consacrées à l’œuvre essentielle et toujours bouleversante du peintre danois, moteur s’il en fut du mouvement Cobra (Copenhague-Bruxelles-Amsterdam) aux côtés de Christian Dotremont, son fondateur et théoricien, sont suffisamment rares pour susciter la curiosité et l’engouement à chaque nouvelle exploration. Tout à fait prégnante et complète, la présentation lausannoise mérite qu’on s’y attarde, tant elle vous fouette le cœur et l’esprit, toutes couleurs au diapason d’une émotion légitime.

Ciblée par repères chronologiques et, parfois, géographiques, l’œuvre vous innerve d’emblée par son originalité, sa sauvagerie instinctive, ses chromatismes souvent brûlants, sa dynamique endiablée. Nordiste et digne héritier de Munch, créateur d’exception, Jorn fut l’un des éléments non négligeables d’avant-gardes toujours bien actives, et comment, tout juste au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et sa participation à Cobra un adjuvant incontestable dans la revendication d’artistes épris de liberté à tous les échelons de leur mise à feu.

Ses "Années Cobra", de 1948 à 1951, sont les premières en lice et deux petits tableaux, tout frémissants d’intentions, prêtés par Pierre et Micky Alechinsky, "Je lève tu lèves nous rêvons" et "Ici la chevelure des choses coiffée avec un doigt d’eau", commis de pair par Jorn et Dotremont, signent le début d’une aventure, brève mais intense, plus tard poursuivie individuellement par ses participants de la première heure, conscients d’avoir à vivre un art dépouillé des scories de convention.

Atteint de tuberculeuse dès 1951, tout comme Dotremont un peu après, Jorn aura sans doute précipité la fin de l’aventure commune, mais son aura sera demeurée capitale et Alechinsky, toujours bien vivant en 2012, sait ce qu’il doit à Jorn. Qu’il ait participé à l’explosion colorée de Lausanne en prêtant des toiles parmi les plus envoûtantes de l’ensemble, témoigne de son respect et de son amitié à l’égard d’un aîné qui lui mit le pied à l’étrier. "La Lune et les animaux", toile de 1950, propriété des Alechinsky, conforte la mise. Peu avant Cobra, Jorn avait commis une "Mona Lisa", huile sur toile de 1944, qui doit ses accents à Picasso. Il s’en libéra vite en signant, non titrées, des suites de personnages façonnés de couleurs jubilatoires et fantasques. Ainsi "Face à la terre" ou "Luxure".

Rentré à Silkeborg pour dix-huit mois de sanatorium en 1951, suivis d’une convalescence à Chesières, en Suisse romande, Jorn en appelle alors davantage à Munch, s’inscrit dans une veine expressionniste bourrée d’allant, de fièvre et, parfois, de sérénité. Une de ses "Fête de la Saint-Jean", si caractéristique de la lumière de juin, exulte, goguenarde, tous rouges, verts et bleus déployés, et son "Sacre du printemps" libère une sarabande de personnages endiablés. Ses "Mois suisses", marqués par sa mise en ménage avec Matie, l’ancienne épouse de Constant, frapperont sa peinture de tensions intimes. Ainsi, quand il a peint "Les Enfants causent des querelles paternelles" ou "Couple nuptial", deux huiles de 1953. Tensions corroborées d’ailleurs par sa volonté de vouloir associer dans son ouvrage traditions nordiques moyenâgeuses et rencontres venues d’ailleurs. Un tableau énigmatique conclut cette période : "Femelle interplanétaire", une femme dominante et majestueuse y éclabousse la toile d’une blancheur envahissante.

A l’étage, cette même époque est agrémentée de sa "Suite suisse", une série de 23 eaux-fortes, certaines retravaillées à la pointe sèche, toutes en provenance du Musée Jorn à Silkeborg. Une suite magnifique, pleine de retenue et d’une écriture tendue. Grand voyageur, Jorn fut aussi à Albisola et "Le Bouffon", céramique vernissée de 1954, en confie le souvenir. De la même année ou légèrement postérieures, retenons de subtiles évocations : "Château en Espagne", "Quand tout sera fait" et deux portraits enlevés à la hussarde, "Le Portrait de Balzac" et "Portrait d’Alechinsky".

Avide d’expérimentations, de défis, Jorn, de 1959 à 1962, sacrifia aux détournements de tableaux ringards chinés aux Puces. Une veine quelque peu marginale, à dissocier de sa trajectoire chromatique, mais révélatrice d’un esprit toujours en éveil, en état d’agir. Amusante en tout cas cette façon qu’il eut de défigurer et d’adjoindre des figures fantastiques et monstrueuses aux défunts portraits d’aimables bourgeois. Exemples parmi d’autres : "L’Avangarde se rend pas", "Lapin" ou "En attendant Godot, elle l’a eu", qui appartint à Jacques Prévert. Ce qui se conçoit aisément.

Des dessins à l’encre de Chine, au pinceau, au pastel gras, des aquarelles fines et sensibles, Asger Jorn toucha à tout avec une aisance réjouissante. Il était bien de cette bande de joyeux drilles impertinents, photographiés à Turin en 1968 pour "La Langue verte et la cuite", Jorn et Alechinsky s’y pointant en tireurs de langue assermentés ! Fasciné sans doute par les Nouveaux Réalistes, Jorn se mit, lui aussi, à décoller et de 1964, date le décollage "Artisanat nu". 1968 et sa révolution de mai le concerneront : il signa quelques affiches.

A la cave, façon de dire, la dernière salle de ce parcours foisonnant évalue l’aboutissement du parcours. Œuvres fluides, explosives, vibrantes, couleurs déployées dans la luxuriance et la virtuosité. Des titres poétiques brouillent les interprétations, et pourquoi pas ! De "Suspendue vers le vert", 1962, à "Image confite", 1969, et "Regard immobile" ou "Gravité amère", de 1973.

Et enfin, il y a deux de ses bronzes, solides, tutélaires, "Séduction" et "Mauvaise plaisanterie", et une terre cuite, "Image corrompue", de 1972. Tout le parcours d’un homme charismatique.

Fondation de l’Hermitage. 2 route du Signal à Lausanne. Jusqu’au 21 octobre, du mardi au dimanche de 10 à 18 h, le jeudi de 10 à 21 h. Magnifique catalogue en couleurs (la Bibliothèque des Arts et l’Hermitage, 225 pp., textes, notamment, d’Alechinsky, Dotremont, Prévert, Jorn). Rens. : +41.21.320.50.01 ou www.fondation-hermitage.ch.

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