Beauté, souffrance, extase et consolation

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Arts visuels Envoyé spécial à Tilburg (Pays-Bas)

C’est une belle histoire d’amitié, d’admiration, mais aussi de beauté et d’émotion humaine qui traverse l’exposition proposée au musée De Pont et qui confronte les œuvres (40 dessins, 7 sculptures) de Berlinde De Bruyckere (née en 1964 à Gand) à celles (80 dessins, une vingtaine de tableaux) de Philippe Vandenberg (né à Gand en 1952 et mort à Bruxelles en 2009). On peut la voir, à 50 km au nord d’Anvers, au sud des Pays-Bas. Berlinde De Bruyckere expose beaucoup à travers le monde et est devenue une de nos plus importantes artistes mais on la voit peu en Belgique. Même sa rétrospective prévue au Palais des Beaux-Arts en 2014 a été décommandée. C’est donc une occasion rare de voir ses dernières sculptures fortes, émouvantes, et ses nouveaux dessins.

Son travail suscite des émotions comme peut le faire le chorégraphe Alain Platel (un de ses amis). On y parle certes de la souffrance humaine, du corps de chair, du poids de la "viande" humaine, de la maladie psychique, de la solitude, mais aussi, et grâce à cela, de la beauté humaine, de l’extase. Dans son dernier spectacle "C(h)œurs", Platel ouvrait d’ailleurs sur une longue scène d’un corps noueux se dévoilant lentement, hommage du chorégraphe à Berlinde De Bruyckere. Et les corps en cire qu’elle dépose comme sur des catafalques, ou qui se transforment en branches, ou en bois de cerf, revenant à la nature, sont des corps qu’elle a moulés sur celui de Romeu, un des grands danseurs de Platel.

L’œuvre de Philippe Vandenberg est faite de cette même trame humaine. Elle parle aussi de nos souffrances et de nos joies, de nos émotions, de notre solitude face à l’immensité. L’exposition montre l’utilisation qu’il fait du martyre de saint Sébastien où le Saint mêle la mort et l’orgasme comme dans l’extase de sainte Thérèse, du Bernin. Philippe Vandenberg a consacré toute sa vie, de manière quasi frénétique et compulsive, à dessiner et peindre jusqu’à son suicide en 2009.

C’est alors qu’a commencé cette belle histoire d’amitié. Les enfants du peintre ont entrepris de faire l’inventaire et le classement de l’œuvre énorme mais disparate du père. Hélène Vandenberg a rassemblé les 30000 dessins (!) que son père avait faits et a eu l’idée de contacter Berlinde De Bruyckere pour que celle-ci vienne les voir.

L’artiste connaissait Philippe Vandenberg. Jeune étudiante en art à Saint-Luc, elle admirait le peintre, alors célèbre. Elle le retrouva dans les années 90, quand il avait tout à fait changé de style jusqu’à heurter ses admirateurs qui ne le comprenaient plus toujours. En parcourant pendant un an et demi tous ces dessins, lors de nombreuses visites à son atelier bruxellois, elle en a sélectionné près de 80 qui entraient en résonance avec sa propre émotion.

Car si les œuvres de l’un et l’autre sont fort différentes, on y trouve des points communs. Si Philippe Vandenberg est dans l’impulsivité, le geste, le cri, De Bruyckere est dans la retenue et une plus grande recherche esthétique. Mais tous deux parlent des mêmes émotions. Ils partagent le titre de l’expo, "Innocence is precisely : never to avoid the worst", il ne faut pas éviter la dureté de la vie, c’est cela l’innocence et la beauté. Les deux artistes veulent montrer ce qui est essentiel dans la vie de chacun, même si parfois on préfère le cacher.

Tous les deux ont aussi toujours puisé une certaine inspiration dans la grande histoire de la peinture, surtout religieuse, de Mater dolorosa ou de crucifixions. Berlinde a retrouvé au mur de l’atelier de Philippe les mêmes photos de la déposition de la Croix du Caravage que celles qui sont dans son propre atelier à Gand. Tous deux se placent aussi dans une grande tradition flamande de Bosch ou Bruegel.

De Bruyckere a choisi de montrer des séries de dessins de Vandenberg des années 95 sur le martyre de saint Sébastien et ceux des années 2005 quand il s’est mis à écrire, d’une écriture rageuse, en lettres capitales, sales, des phrases terribles comme "Kill them all and dance" ou "Il faut tout oublier" ou encore "Chaque homme tue les choses qu’il aime". "J’ai pris ces séries qui témoignent de son combat intérieur, quand il a eu aussi le courage de couper si radicalement avec ce qui avait fait son succès et qui tablait sur une certaine virtuosité qu’il voulait abandonner. Il ne voulait plus séduire, mais dire", explique Berlinde. "J’ai bien aimé aussi ses textes-dessins qui ont une force sémantique mais aussi purement formelle. J’aime la beauté de leurs traits."

Stimulée par ces dessins, Berlinde en a réalisé de nouveaux sur de beaux papiers anciens et en présente une bonne trentaine. Des dessins de "blessures" (comment représenter ces blessures qui font que nous avons une histoire, une vie, une émotion même si on cache ces cicatrices), ou de corps se transformant en cerf, image tirée de la légende de Diane qui, furieuse qu’Actéon l’ai vue se baigner nue, le transforma en cerf pour être mangé par ses chiens.

Si les styles divergent, on trouve des similitudes. Comme lorsque Philippe Vandenberg dessine sur un grand tableau ancien repeint en blanc quatre visages de femmes pleurant, reliés par une couronne d’épines. Dans un grand globe de verre utilisé jadis pour les statues de la Vierge, Berlinde a placé une sculpture de branches d’arbre en cire mélangées à des fils électriques de cuivre, de jadis, avec encore leurs clous comme des épines.

Les dessins des deux artistes sont exposés dans les nombreux petits "cabinets" (anciens ateliers) du musée De Pont, implanté dans une ancienne usine textile. On s’y confronte à ces œuvres, détaillant la finesse des dessins de Berlinde qui utilise le crayon, l’aquarelle rouge et noire, le collage parfois pour jouer sur les différences entre mat et plus brillant. À côté, les dessins souvent répétés de Philippe créent un environnement qui exprime le cri d’un homme.

Dans les grands espaces du musée, Berlinde De Bruyckere propose encore trois grandes sculptures récentes, posées sur des boîtes de planches anciennes, trois corps de cire, aux couleurs verte, bleue et rouge (peintes à l’aquarelle dans la cire), des corps qui se transforment, encore humains, déjà branches ou cerfs. Elle y a inclus des tissus, des profondeurs, des signes d’une histoire cachée, qu’on devine mais qu’elle ne nous dira pas.

Autour, plusieurs grands tableaux de Philippe Vandenberg des années 2000, où il reprenait d’anciens tableaux et les recouvrait, en y ajoutant des dessins. Ici aussi des histoires se cachent. L’un d’eux fait référence au beau vers du poète allemand Trakl : "le dernier or qui tombe des étoiles mortes". Tout y est dit : l’or, les étoiles, la mort.

L’exposition donne lieu à un beau livre commun aux deux artistes publié chez Skira. Elle ira, modifiée, en 2014 à Paris, à la Maison rouge. En 2014, Berlinde devrait bénéficier aussi d’une grosse monographie au Fonds Mercator et d’une rétrospective au Gemeentemuseum de La Haye en lien avec le Smak à Gand.

Philippe Vandenberg et Berlinde De Bruyckere, Museum De Pont, Tilburg, jusqu’au 28 octobre, de 11h à 17h. Fermé le lundi.

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