Arts et Expos

La photographe française Bettina Rheims s’expose à Paris à la Maison européenne de la photographie, mais aussi dans un grand ouvrage Taschen. A cette occasion, elle évoque la manière dont elle a choisi de voir le monde. A travers les femmes. Récit d’un travail photographique et autobiographique. Entretien.

Quand le hasard fait que vous croisez, à Paris, rue de la Verrerie, Bettina Rheims passant devant la galerie Alaïa, et rejoignant son studio qui est à deux pas, ce qui vous frappe c’est d’abord sa démarche. Les mains enfoncées dans les poches de sa gabardine, la tête battant légèrement de droite à gauche. Comme avançant dans le monde avec sa petite musique en tête. Une allure qui fait écho à ce qu’elle met dans ses photos.

Quand vous vous invitez chez Bettina Rheims par hasard, car le rendez-vous pris a fait l’objet d’un quiproquo, derrière la porte bleue de son studio, elle vous reçoit sans tergiverser. S’installe devant un thé, prête à ne pas contourner les questions. Nous sommes face à face pour parler de l’ouvrage biographique pléthorique sorti ces temps-ci chez Taschen. Le monument s’étale de tout son long sur la table de salon, on le déplace à quatre mains, histoire, de notre côté, de pas être trop impressionnée. La taille du livre dit le succès et aussi la postérité.

Mais déjà Bettina R. pousse son grand œuvre sur le côté, et répond volontiers à nos ingénues questions sur le parcours d’une vie qui a fait d’elle la portraitiste des gens célèbres mais aussi la photographe des femmes. Photographe de leurs modes, de leurs désirs, elle fixe sur papier photo les fantasmes des femmes ("Chambre close"), leurs croyances ("Inri"), leurs desseins et leurs destins (dans la série "Shanghai", par exemple).

Retour sur le projet photographique d’une vie, une photographie sur le féminin.

Vous avez choisi de poser votre regard sur les femmes. Les célèbres, et celles qui ne l’étaient pas. Mais aussi les hommes qui voulaient devenir femmes, ou l’inverse…

Quand j’ai tenu un appareil, cela m’a rappelé ma passion pour la chambre noire, pour le tirage. L’apparition de l’image dans la cuve avait un côté miraculeux qui me plaisait beaucoup. Serge Bramly (historien, romancier qui a partagé nombre de projets avec Bettina Rheims, NdlR) m’a mis un appareil photo entre les mains et j’ai eu le sentiment que c’était ce que je devais faire ! Mais il me fallait un sujet. Une amie m’a présenté une fille qui faisait du strip-tease à Pigalle. Là, je me suis dit que j’allais photographier des femmes qui se déshabillent. Je ne pensais pas en faire autre chose que des tirages, rangés dans une boîte, je ne pensais pas qu’un jour, quelqu’un ouvrirait la boîte… Et puis je me suis lancée. Mais au début des 80’s, on était peu de femmes photographes et les autres faisaient des photos plus éthérées. Je suis arrivée comme un camionneur. Mes photos étaient dures ! Mais il faut reconnaître que je ne savais pas faire la lumière, c’était les balbutiements. Mais c’est aussi une force, quand on n’a peur de rien, ni de personne.

Rapidement, vos photos sont mises en scène par une scénarisation. Dans "Chambre close" (1990-1992), vous proposez à des femmes de se mettre à nu dans des chambres d’hôtel.

"Chambre close" est mon travail le plus difficile. Serge Bramly m’avait raconté l’histoire de ce vieux monsieur voyeur qui, à l’insu de ses proches, avait passé sa vie à arrêter des femmes dans la rue pour leur demander de monter dans une chambre d’hôtel, afin qu’elles lui montrent la partie de leur corps dont elles étaient les plus fières. Il ne les touchait pas. Serge m’a demandé si je voulais être ce Monsieur X. Je suis entrée dans cette histoire. J’ai arrêté des femmes dans la rue, c’était compliqué… Je me suis retrouvée à pousser ces femmes à faire des choses assez extrêmes. Et même s’il y a eu de la gêne, s’il y a eu du trouble, à aucun moment ça n’a été glauque.

C’était montrer les femmes sous un jour nouveau, jouer avec la notion de tabou…

A l’époque, la nudité, la sexualité dans l’art étaient contraintes ou douloureuses, comme les femmes nues dans "Playboy". Dans la série "Chambre close", par contre c’est un jeu de plaisir, beaucoup de femmes rigolent. Une femme photographie les fantasmes d’autres femmes, et là, il y a une sorte de tendresse…

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