Arts et Expos

Michelangelo Merisi, alias Le Caravage, est né en Lombardie en 1571 et, loin de toute anecdote, cette naissance à la charnière de deux siècles d’intense activité picturale est un moment clé de l’histoire de l’art.

Nous nous souvenons d’une exposition du Caravage à Rome il y a six années. Compacte, la foule n’avait d’yeux que pour les lumières qu’irradiaient des tableaux empreints aussi d’une forte présence des individus dépeints.

Caravage a transcrit la réalité en transcendant ses sujets par une lumière immanente. En tablant - et l’ouvrage passionnant de Giovanni Careri est basé sur ce constat - sur le miroir au travers duquel Caravage campe ses histoires mythologiques, bibliques, sociales, l’auteur donne à voir l’artiste dans sa complexité et sa vérité.

En en démarrant l’approche par le tableau "L’incrédulité de Saint-Thomas", une huile de 1601-1602, conservée au Château de Sans-Souci, à Postdam, près de Berlin, Careri cible une toile montrée dans un environnement de style cabinet d’amateur avec des tableaux serrés jusqu’au plafond.

Une peinture brûlante

Pourtant, l’évidence éclate, l’huile du Caravage renvoie toutes les autres à leurs études : elle resplendit entre toutes. Caravage est un peintre rare. Et l’habile mise en page de l’ouvrage qui, avant d’entrer dans le vif du sujet, livre au lecteur vingt-quatre très gros plans de peintures pleine page, est édifiante.

Caravage crève l’écran du livre, comme il crève le miroir obsédant auquel nous renvoient ses tableaux quand on les salive de visu. Il y a les lumières certes. Il y a cette présence, cette vérité des regards, des mains, des gestes dont le peintre a étudié chaque détail. Ces êtres peints vivent devant nous, à nos côtés.

Caravage est peut-être le premier peintre à avoir sollicité auprès du spectateur une réponse à ses propres questionnements. En étudiant les détails et leur signification approfondie, l’auteur de cet ouvrage hors-normes pousse à une contemplation mieux ciblée, plus aiguë, presque en apnée, de tableaux que, sans lui, nous aurions peut-être regardés sans en toucher la substantifique moelle.

Moderne avant la lettre

"La peinture en ses miroirs" : le titre du livre de Giovanni Careri vise déjà au cœur d’un sujet que son maître d’œuvre débusque non seulement au détail près mais au cœur même de la peinture.

Au miroir d’Eros, au miroir de l’autre, au miroir du Christ, Ecce Homo, ou la violence en son miroir : Careri décortique Caravage non pas en l’affadissant mais en le faisant resplendir tel qu’en son miroir - et il s’était tôt dépeint ainsi son propre portrait - Caravage engage l’art de peindre sur de nouvelles voies.

Il est un moderne avant la lettre et, dans la foulée, Rembrandt lui devra une part de sa science du clair-obscur.Roger Pierre Turine

--> Caravage, par Giovanni Careri, Citadelles & Mazenod, collection Les Phares, 384 pages sous coffret, 325 illustrations couleur, environ 190 euros.