Arts et Expos

Mercredi soir à New York, le « Salvator Mundi » de Leonard de Vinci a pulvérisé tous les records de vente.

Mercredi soir, à la vente chez Christie’s à New York, le duel a duré 19 minutes. au départ, entre cinq acteurs (4 au téléphone et un dans la salle). Le « Salvator Mundi » de Leonard de Vinci avait un prix de départ de 100 millions de dollars. Par sauts de dix millions, puis de cinq et de deux, la somme a grimpé au prix astronomique, complètement fou, de 400 millions de dollars, soit avec les divers frais et commissions, 450,3 millions de dollars (382 millions d’euros).

On ne connaît pas le nom de l’acheteur et rien ne dit qu’il se dévoilera.

Ce prix pulvérise tous les records précédents. Bien évidemment les records de vente pour l’art ancien, moins prisé, moins sexy que l’Art moderne et contemporain aux yeux des hyper-riches d’aujourd’hui. Le précédent record était de 76,7 millions de dollars (105 millions aux prix d’aujourd’hui) pour la vente en 2002 du « Massacre des innocents » de Rubens.

Mais même les records de l’Art moderne sont pulvérisés. Battus les 179,4 millions de dollars payés pour les « Femmes d’Alger » de Picasso et les 170,4 millions pour un « Nu couché » de Modigliani, records pour des salles de vente. Pulvérisés aussi les prix annoncés pour des ventes privées (aux émirats du Golfe): les 250 millions pour les « Joueurs de cartes » de Cézanne et les 300 millions pour un Gauguin.

Le « trophée absolu"

Pourtant les experts estimaient que 100 millions était déjà un prix énorme pour ce tableau sur un panneau de noyer de 65 sur 45 cm. On y voit le Christ-Roi en « Sauveur du monde », bénissant de la main droite et tenant dans la gauche un globe de cristal. Il a l’air un peu hippie. Le tableau est fort abîmé par le temps et par de fortes restaurations nécessaires pour enlever les nombreux surpeints et vernis. Seule les mains sont bien conservées. On le vérifiait en 2011 à la grande expo Vinci à la National Gallery quand ce tableau qui venait d’être attribué au peintre fut révélé au public (des experts contestent toujours cette attribution). Il détonnait un peu à côté des autres.

Mais avoir un Vinci est « Le trophée absolu ». On achète un nom, une marque bien plus qu’un tableau. Il n’y a que quinze Leonard de Vinci dans le monde dont un seul était encore en mains privées. La dernière vente d’un Leonard datait d’il y a plus d’un siècle et il n’y en aura sans doute plus jamais. L’acheter était une folie tentante pour quelques superriches, c’est le signe suprême de la réussite économique pour ceux qui ont déjà les yachts, avions privés et villas de rêve sur les îles.

« Nouvelle planète »

La campagne de vente de Christie’s a été brillante, hallucinante et a flatté cet argent totalement fou, voire obscène. Dans des vidéos, Christie’s a parlé de « la plus grande découverte artistique du 21e siècle », comparant le tableau au « Saint Graal pour votre business », à « la découverte d’une nouvelle planète ».

Le tableau a été présenté à 27000 personnes dans un « road show » à Hong Kong, Londres, San Francisco et finalement au Rockefeller Center de New York. Ce week-end on y faisait une heure de queue pour voir l’oeuvre et Christie’s a diffusé des images de Leonardo DiCaprio et Patti Smith venus l’admirer.

Le choix d’intégrer la Leonard de Vinci à une grande vente d’automne d’Art moderne serait aussi un choix stratégique de Christie’s. La salle de vente évitait ainsi de devoir le vendre dans une vente spécialisée en Art ancien, moins sexy, avec des experts plus sourcilleux. Lors des grandes ventes d’Art moderne, les milliardaires sont là et prêts davantage sans doute à faire des folies pour arborer leurs exubérants signes extérieurs de richesse.

Le marché de l’art a atteint ces derniers années de nouveaux sommets depuis que sont entrés en lice les monarchies du Golfe, les oligarques russes et les milliardaires chinois.

Apparemment cela a bien fonctionné et n’a pas empêché d’autres ventes records: un Fernand Léger à 70 millions de dollars, un Chagall à 28,5 millions, un Magritte (« L’empire des lumières ») à 20,5 millions et le « Laboureur dans le champ » de Van Gogh à 81,3 millions de dollars.

Acheté 45 livres en 1958

Rappelons que le « Salvator Mundi » fut peint au début du XVIe siècle. Après avoir appartenu aux collections royales anglaises, on perdit sa trace pendant 137 ans et il réapparut en 1900 acheté par un homme d’affaires anglais Francis Cook. Mais, fortement abîmé, avec de nombreux surpeints, il est alors considéré comme l’oeuvre d’un disciple de Leonard. En 1958, lorsque la collection Cook est vendue, il est d’ailleurs cédé pour à peine 45 livres sterling.

Mais en 2005, il réapparait dans une vente américaine où un trio d’acheteurs au nez fin le fait nettoyer de tous ces vernis et retouches malheureuses qui l’ont abîmé, et, dessous, on découvre dans ce « Salvator Mundi », la main de Vinci et le tableau, qui lui est attribué par un panel d’experts en 2011, est intronisé au saint de saint en étant exposé à la National Gallery de Londres.

Le trio américain décidait alors de sa vente et en demandait 200 millions de dollars. C’est l’oligarque russe, Dmitry Rybolovlev, qui fit fortune dans les mines de potasse, qui l’acheta discrètement pour 127,5 millions de dollars en mai 2013. Mais problème: Dmitry Rybolovlev est passé par l’entremise du marchand genevois Yves Bouvier qui gère la plupart des ports francs dans le monde. Celui-ci devait l’aider à constituer une collection d’art pour deux milliards de dollars. Mais il a découvert ensuite les marges énormes que faisait Bouvier. Celui-ci avait acheté au préalable le Salvator Mundi pour 83 millions seulement et le lui avait revendu trois jours plus tard avec une marge de 44 millions de dollars.

Une bataille juridique oppose aujourd’hui les deux hommes.

Sans doute la vente record du Leonard de Vinci aidera Yves Bouvier à se défendre même si avant de le lui vendre, il avait écrit à l’oligarque : « Celui qui paiera trop cher ce tableau que personne ne veut, sera considéré comme un pigeon et sera la risée du marché de lart et perdra sa crédibilité ».

© AFP