Cet Orient, si exotique, si érotique

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Arts visuels

Le musée des Beaux-Arts à Bruxelles, propose une vaste exposition internationale sur "L’Orientalisme en Europe" avec 160 œuvres venues de nombreux musées européens, américains et moyen-orientaux. Et il ajoute dans son titre, "De Delacroix à Kandinsky", un peu pour attirer le chaland car la plupart des peintres sont beaucoup moins connus mais sont représentatifs de ce XIXe siècle que les avant-gardes du XXe, rejetèrent avec fracas parlant d’art académique. Pourtant cet art qui touche parfois aux chromos, peut aussi être magnifique et fascinant. Il est d’ailleurs significatif qu’au moment où s’ouvre cette expo, le musée d’Orsay à Paris consacre une grande rétrospective à un peintre majeur de cet Orientalisme, Jean-Léon Gérôme, fortement représenté à l’expo bruxelloise.

L’objet de l’expo est simple : quel fut le regard des artistes européens (et donc de la société européenne d’alors) sur cet Orient que les voyageurs et les puissances coloniales découvraient ? Comment fantasmait-on cette Afrique du Nord, cette Egypte, cet Orient de harems, de déserts terribles et de sultans fastueux ?

L’Orientalisme est une notion qui a été totalement revue ces dernières années par les travaux d’Edward Said, mort en 2003, qui estime que ce regard que l’Occident portait sur l’Orient était sous-tendu par une vue colonialiste. Il s’agissait de montrer la supériorité de l’Occident en donnant une image biaisée de l’Orient et de ses défauts supposés (monde immobile, corrompu, etc.). Ce n’est pas du tout cette vision qu’a Davy Depelchin, le commissaire de cette expo, qui prépare à ce sujet une thèse à l’université de Gand. Ces artistes témoignaient au contraire, nous dit-il, d’un très grand respect pour cet Orient qu’ils découvraient, et qu’ils faisaient découvrir à un public occidental fasciné. Il y eut, au-delà des inévitables fantasmes sur les odalisques, les eunuques et les hammams, une vraie volonté d’aller vers l’Autre, de le découvrir et de le comprendre. À cette aune-là, l’expo prend aussi un sens actuel quand la vision que nous avons de l’Orient est trop souvent entachée de stéréotypes, du genre "guerre des civilisations".

L’exposition a choisi de faire démarrer l’Orientalisme, de manière classique par l’expédition de Bonaparte en Egypte en 1798, accompagné de 167 savants et artistes qui eurent la tâche de décrire le pays (et de ramener aussi ses trésors !). Il s’en est suivi en France et en Europe, une vague d’égyptomanie formidable. On s’habillait à l’égyptienne dans les bals, on faisait des meubles et des vaisselles égyptiennes, on construisait des pavillons à l’égyptienne. Et les artistes revenus d’Orient (après le grand Tour classique vers Rome et la Grèce) alimentaient cette mode avec leurs tableaux et gravures. L’Orientalisme se déployait sur toutes les cultures du Maghreb, turque et arabe, sur le Moyen-Orient et la Turquie.

Le parcours est thématique mais aussi chronologique. L’Egyptomanie permet de découvrir des artistes originaux comme le peintre Lawrence Tadema qui dans un style symboliste et doré, imagine "La mort du premier né de Pharaon". Un autre montre la mort de Cléopâtre, le sein tatoué, piquée par un serpent. Remarquez aussi les documents précieux prêtés par la collection privée de GDF-Suez (ex-canal de Suez !)

Une seconde section montre que ces vues de l’Orient ne se situent pas dans un monde immobile et éternel, mais dans des régions en pleine mutation. Sur la faiblesse de l’empire ottoman, se développaient une Egypte nationaliste et des jeux entre empires coloniaux. On remarque par exemple, dans la vue très classique du port de Jaffa par Bauernfeind, en 1888, la présence incongrue à l’horizon d’un bateau moderne aux cheminées fumantes.

Les artistes se rendirent nombreux dans ces régions et en particulier, Jean -Léon Gérôme (1824-1904) très présent à l’expo, entre autres avec une très belle représentation des "Recrues égyptiennes traversant le désert" (1857). Car si cet art touche parfois au kitsch académique, il a aussi engendré de magnifiques tableaux : Delacroix est présent plusieurs fois entre autres, par une très belle préparation venue de Philadelphie de sa magistrale "Mort de Sardanapale" (au Louvre). Et Ingres lui-même, peintre classique est audacieusement placé à côté de Delacroix avec une odalisque peu connue provenant de la Phillips collection à Washington.

Découvrir ces pays permettait aussi de représenter autrement les scènes bibliques qui, pendant des siècles, avaient été occidentalisées. On peut ainsi admirer "Le voyage de Rois mages" de James Tissot, devenus des vrais rois touareg dans un paysage de regs sahariens. Ou le surprenant et kitsch, "Repos de la Sainte famille pendant la fuite en Egypte" de Luc Olivier Merson qui trouve refuge entre les pattes du Sphinx !

Mais une des grandes affaires de ces artistes, ce sont les plaisirs "sulfureux" de l’Orient. Dans un Occident fort pudibond où la représentation du nu restait difficile (souvenez-vous de l’accueil scandalisé au "Déjeuner sur l’herbe" de Manet), les vues de l’Orient rêvé permettaient toutes les audaces et toutes les voluptés.

Achille Zo présente par exemple, "le rêve du croyant" : un sultan endormi rêvant aux dizaines de vierges du Paradis. Les sultans alanguis ont le narguilé à la main ou sont sous l’emprise de l’opium. Jean Lecomte du Nouÿ peint un eunuque sur le toit d’un immeuble, sous la lune, et de sa pipe s’échappe un rêve où l’on voit les ciseaux qui ont servis à couper sa virilité. Venu du musée de Nantes, le tableau qui fait l’affiche de l’expo, "L’esclave blanche" de Jean Lecomte du Nouÿ (1888), exprime très bien cette sensualité présumée des harems où la femme blanche, nue, semble offerte aux caprices des sultans (notre photo ci-contre).

Mais cet Orientalisme a aussi aidé à développer une idée plus exacte de l’Orient avec des relevés ethnographiques et des portraits véridiques des populations locales, comme la magnifique et étonnante (on croirait déjà un Egon Schiele), "Femme arabe portant une cruche" de Léopold Carl Muller (vers 1875, notre photo).

Dans une trop brève section finale, l’expo indique l’influence importante que l’Orient a exercée sur la peinture occidentale du XXe siècle. La découverte de l’Autre, mais aussi des couleurs de l’Orient, fut décisive chez Matisse et Marquet à Tanger, comme pour tant d’autres. L’expo l’indique brièvement par une peu connue "Fête arabe" de Renoir, un Kandinsky de 1909, plein de lumières et un Klee de 1922 sur la ville arabe. Le commissaire y a rattaché, de manière neuve, Evenepoel, marqué par l’Algérie mais rarement associé ainsi à l’émergence de l’art moderne.

"De Delacroix à Kandinsky, l’Orientalisme en Europe" au musée des Beaux-Arts jusqu’au 9 janvier. fermé le lundi.

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