Arts et Expos

Comment Vincent Glowinski est-il devenu Bonom, le prince de nos murs ? Et pourquoi reprend-il aujourd’hui son vrai nom ? En quelques années à peine, Bonom est devenu une légende à Bruxelles. Ses grandes peintures murales sont apparues les unes après les autres, sur nos façades grises. Bruxelles hébergeait de curieux animaux et squelettes, surgis en une nuit sur ses murs aveugles. Un animal préhistorique courant le long du chemin de fer, un renard dévalant une façade, un bison, une baleine, un poulpe, une araignée géante. Défiant la police. Heureusement, malgré les pandores, la féerie s’est poursuivie et les habitants ont aimé cela. Ils furent même émus de voir apparaître, géant à la porte de Hal, un vieux monsieur malade et nu, ou à la place Stéphanie, une femme couchée se caressant.

Alias

Comme nous l’écrivions dans "La Libre" du 23 janvier, Bonom sort aujourd’hui de l’ombre et s’expose sous son vrai nom, Vincent Glowinski, avec le photographe qui le suit dans ses aventures, Ian Dykmans. Son exposition à l’Iselp, à Bruxelles, connaît un succès inattendu. Cela ne désemplit pas et le livre édité à cette occasion se vend comme des petits pains.

Nous le retrouvons à l’Iselp qu’il rejoint sur son vélo. Vincent Glowinski est né à Paris en 1986. Une mère artiste, sculptrice travaillant le grès et la terre cuite et dont l’influence fut importante, et un père ingénieur décédé il y a peu. Il est arrivé à Bruxelles "selon la filière d’immigration française des classes moyennes", dit-il. Il avait postulé dans plusieurs écoles d’art en France mais aussi à La Cambre dont il avait entendu le plus grand bien. " Cette arrivée à Bruxelles, à 19 ans, fut un virage radical. Autant un changement de vie qu’un changement de ville. Avec son côté un peu bordélique, Bruxelles donne beaucoup de liberté et permet les changements. Plus que Paris. Bruxelles m’a donné des ailes car cette ville correspondait bien aux attentes d’émancipation de mon âge. Je voulais moins de règles, moins de lois, plus de place aux initiatives personnelles. Le fait aussi d’être un étranger dans une ville vous donne peu d’accroches et de responsabilités, mais plus de liberté."

Bruxelles, ma belle

Bonom aime Bruxelles : "Il y aussi, là, l’avantage d’être une ville de cultures différentes où il n’existe pas une culture-loi, dominatrice. On peut y associer plus facilement sa propre culture. Arrivant à 19 ans, je me suis confronté à cette ville et elle m’a fait grandir d’un coup, beaucoup plus vite que si j’étais resté à Paris. "

Son parcours artistique avait déjà commencé à Paris. "A l’inverse des artistes graffeurs, dit-il, j’ai commencé, non pas par le tag, mais par des peintures longuement travaillées réalisées dans des lieux abandonnés qui m’avaient séduit." Avec des lettrages, mais aussi d’autres choses. "Cependant, travailler dans des lieux abandonnés est une chose; travailler dans les rues, en s’y confrontant au regard des passants, en est une autre." En 2005, il commence des collages en rue, puis arrive à Bruxelles et suit, à La Cambre, les cours d’espace urbain et de dessin, mêlant son travail académique à ses œuvres en rue.

Le singe

C’est alors qu’il se choisit le nom de Bonom. " Cela s’est imposé et puis confirmé. Sans raison. J’ai retourné les lettres. J’y ai vu des choses comme le rapport au singe car Bonom inversé c’est mono, un singe en espagnol. " Et le mot Bonom rappelle un peu bonobo. Le bestiaire de l’artiste est vaste : méduses, araignées, dinosaures, buffle, baleine, etc. Mais on retrouve aussi souvent le thème de la chute : le renard tombe, l’éléphant aussi. "Le singe n’est pas un concept mais une nourriture pour mes peintures. Je vois, dans celle d’un singe qui court, une métaphore de ma condition. J’ai souvent dessiné des singes dans des zoos et j’y ai vu effectivement des coïncidences troublantes avec l’homme. J’aime aussi, dans la mythologie chinoise, le singe-pèlerin qui revient dans le théâtre de marionnettes et dans plusieurs mangas. Un singe qui se métamorphose en homme, un magicien qui tourne en dérision les dieux et les règles avec son bâton magique qui peut s’allonger comme la perche télescopique que j’utilise quand je peins des façades. Sur la couverture du livre, on me voit avec cette perche, dessinant un squelette de tyrannosaure. C’est un peu saint Georges terrassant le dragon. Quant à la chute, elle est inhérente à ce que je fais. Je suis toujours si ému quand la nuit, je vois la ville d’en haut, depuis les toits. J’en ai alors une vision idyllique et détachée. La chute, c’est déjà le retour sur terre. C’est mon angoisse de redescendre car vient avec cela l’inquiétude : pourrai-je me renouveler, me réinventer ? Ne vais-je pas perdre le talent ? Dès que j’estime qu’une peinture est réussie, je suis déjà inquiet de ne plus pouvoir réussir la suivante. "

La frontière entre dégradation et art

Bonom travaille la nuit, vite, sans autorisation, avec le risque de tomber d’un toit, ou d’être surpris par la police. " D’abord, raconte-t-il, je vois un mur qui me regarde. Ce mur peut devenir oppressant au point que cela devient nécessaire pour moi d’intervenir. Et déjà à midi, quand je le vois, je sens l’adrénaline monter et j’ai des tremblements. J’ai peur de ne pas y arriver. J’ai fait un rêve, je me suis monté la tête, mais n’est-ce pas trop grand pour moi ? La liberté est alors totale mais guidée par la forme du mur, par la surface disponible. J’essaie de trouver le dessin qui me demandera le moins d’efforts et qui couvrira au mieux l’espace. Comme le tyrannosaure aux Beaux-Arts, dont le squelette est voûté pour mieux occuper le mur. Le renard, lui, est étiré sur toute la hauteur, à cause du mur. La journée avant de peindre, je prépare le dessin et le matériel. Je monte la nuit précédente pour repérer les lieux, voir l’endroit où je peux accrocher la corde qui me retient ou la surface d’où je pourrai peindre avec la perche, à l’endroit ou peindre à l’envers. Une fois là, je ne peux pas me perdre dans les détails du dessin. Je dois avoir une vue latérale et saisir toujours l’ensemble. "

L’adrénaline

Avec l’adrénaline et le plaisir, vient aussi l’angoisse de rater. "Tant que le dessin n’est pas terminé et que je l’estime bon, cela reste une dégradation du mur. Au début, c’est une salissure. Et si le dessin est raté, il n’existe pas. Ce n’est qu’à la fin qu’il peut devenir peinture. "

Vincent Glowinski, alias Bonom, ne veut pas mettre une frontière entre art et dégradation, ou entre occuper l’espace public par une peinture admirée de tous mais "volée" à un mur, et occuper largement l’espace public par des publicités vulgaires et agressives. "Les peintures ne sont éventuellement considérées comme art qu’après coup. La limite est fragile, et heureusement, car c’est cette fragilité, cette porosité, qui force le peintre à se remettre toujours en question. Si je rate, je le vis très mal, si je réussis, c’est un moment sublime. Un rien peut tout faire basculer. Je suis toujours dans la fragilité et la possibilité de me casser la gueule. Si vous cherchez une cohérence sur la limite entre dégradation et art que les gens admirent, vous bloquerez vite, tant la frontière est mince."

En 2010, Bonom est accusé de "dégradation volontaire d’immeubles", et risque théoriquement, six mois de prison. Des propriétaires, relayés par l’échevine de la propreté publique à Bruxelles (Karine Lalieux, devenue depuis échevine de la Culture et "fan" de Bonom !), se portent partie civile. Il n’a jamais été question de prison, mais Bonom est condamné à des travaux d’intérêt général. "J’ai refusé de nettoyer des tags. C’était impossible pour moi, mais j’ai nettoyé des parcs publics, j’ai ratissé le sable en y dessinant. "

Aujourd’hui, Bonom a décidé de sortir de l’ombre, de s’appeler à nouveau Vincent Glowinski et de continuer son travail autrement, en exposant, par des fresques commandées (à Mons, à l’Alhambra et bientôt en ville), par des sculptures en cuir (de grands squelettes), par la performance. Il tourne avec Wim Vandekeybus dans un spectacle.

Mais avant de clore cette étape, il a marqué encore Bruxelles avec trois "dernières" (?) peintures murales, ses premières figures humaines : son autoportrait à l’Hôtel des Monnaies, la femme qui se caresse à la place Stéphanie et le vieux bonhomme tout maigre à la porte de Hal. " C’était la fin d’une époque que je voulais marquer ainsi. Trois peintures qui, ensemble, racontent une histoire. Des images fortes que je laisse à l’interprétation de chacun. Des images confrontantes pour moi : la tête du vieux monsieur est inspirée de celle de mon père mort et on me voit en photo, tout petit peignant cette femme couchée. Je donne maintenant ces images pour que les passants s’y confrontent à leur tour. Et je passe à autre chose, sans cesser de creuser les mêmes thèmes, le même univers ."

Il sort de l’ombre

Il a "sculpté" en cuir son père, ou des squelettes d’animaux. La "chorégraphie" de Bonom peignant très vite au bout de son fil ou enchaînant des dessins quasi à l’aveugle, ressemblait déjà à une danse. Comme celle qu’il a réalisée dans une performance au KVS, et comme il le fait maintenant en participant à un spectacle de danse avec Wim Vandekeybus; "Méduses", qui tourne en Flandre, viendra en mars à Maubeuge, au Festival Via, puis à Charleroi-Danses et au KVS. Bonom-Glowinski dépasse ainsi le street art de ses débuts, tout en l’incluant et en ne s’interdisant pas d’y revenir.

Jan Hoet, le pape de l’art contemporain en Flandre, a dit qu’il n’aimait pas beaucoup Bonom. Celui-ci, inversement, estime que le monde officiel de l’art ou de la danse, est trop fermé. "Mon rapport à l’art officiel, celui des milieux d’art contemporain, des musées, est le même que celui avec le monde du graffiti. La finalité de mon travail n’est pas que ce soit de l’art, ni du graffiti, c’est le rapport à la foule, la confrontation avec les gens; c’est cela qui le fait exister. S’il n’y a que trois personnes pour le voir, il n’existe pas. Je cherche le public le plus large, plus large que ce que l’espace institutionnel le permet. Même dans la danse, le milieu touché reste trop étroit. Je me félicite alors qu’il y ait eu tant de monde à l’ouverture de l’expo à l’Iselp, mais en même temps, plus j’ai de succès, plus j’ai de l’angoisse. Au plus, je semble réussir, au plus j’ai peur de la chute. "


"Bonom, le singe boiteux" jusqu’au 22 mars à l’Iselp, bd de Waterloo 31, Bxl. Beau livre par CFC éditions.