Comment pourra-t-on vivre ensemble ?

Guy Duplat, envoyé spécial à Venise Publié le - Mis à jour le

Arts visuels

S’il y a un endroit à ne pas rater en visitant la Biennale d’architecture de Venise, qui vient de s’ouvrir, c’est le jardin de la Vierge, au bout de l’Arsenale. Piet Outlof y a planté un jardin de fleurs sauvages. Et dans une petite tour face à la mer, on peut admirer le film de Wim Wenders sur l’architecte suisse Peter Zumthor. Le réalisateur allemand a filmé une de ses journées dans son bureau près de Choir, une maison comme un bloc de pierres du pays avec de grandes baies vitrées sous la vue des montagnes. Un endroit de pure beauté ou l’architecte prend son temps, prépare le café, dessine sur de grandes feuilles, manipule des morceaux de maquette pour imaginer ce que son futur bâtiment sera pour les gens qui y vivront. Il prend tout le temps de se baigner dans la poésie du lieu qu’il habite pour lentement, très lentement, faire naître la forme qui sera optimale pour son client.

Dans le jardin aussi, les deux grands architectes portugais Alvaro Siza et Eduardo Souto Moura ont collaboré pour ériger deux structures, comme des sculptures de Richard Serra. Elles se mêlent aux grands arbres ou offrent des points de vue chaque fois différents et magnifiques sur la mer et les vaporetto qui la sillonnent.

Ces architectes font partie des 69 architectes, artistes et photographes invités par le commissaire de la Biennale, l’Anglais David Chipperfield (cf. LLB du 28 août) à offrir leurs réflexions sur le thème généreux, bien dans l’air du temps, de "common ground". L’architecture se construit sur une "terre commune" à tous. Comment intégrer les contraintes, sociales, environnementales, politiques pour permettre un meilleur monde commun ? Peter Zumthor et les Portugais y répondent à leur manière, par l’attention humble à la beauté de l’environnement, au plaisir des usagers, Les architectes japonais expliquent que l’important ce ne sont pas les murs mais le vide entre le murs, car c’est là et non pas dans les murs que les gens vivent. De même, David Chipperfield entend faire réfléchir sur l’importance de tout ce qui se trouve entre et autour des bâtiments construits. L’architecture, dit-il, ne doit pas être une question uniquement de liberté ou de "génie", mais doit être le fruit d’une réflexion commune qui intègre les contraintes. Et il le dit en étant pourtant lui-même un architecte star !

On peut mettre en lumière quelques contributions intéressantes parmi ces 69 invités et les 55 pavillons nationaux qui s’y ajoutent et dont tous n’ont pas le même intérêt pour le visiteur...

L’utopie sociale et son avenir menacé

Sachant que celui-ci est pressé, les plus efficaces jouent sur un langage simple et fort, souvent aidés par des artistes qui transforment alors cette Biennale d’architecture en vraie Biennale d’art. Certains sont politiques. L’artiste islandais Olafur Eliasson a monté un film amusant sur un homme couvert de mini-soleils artificiels pour fustiger le fait que plus d’un milliard de gens n’ont pas de lumière quand la nuit tombe. Le pavillon canadien est complètement rempli d’une dense forêt de bois pour parler de la question des migrants qui, au Canada, sont invités à conserver leur mode de vie. Comment alors construire ce territoire commun ? L’urbaniste et architecte Yves Lion, pour la France, a construit une réflexion passionnante sur l’avenir de toutes ces banlieues à l’est de Paris où se concentrent 400 000 habitants, dans une sorte de non-ville de barres de HLM. Comment transformer cette banlieue en ville agréable ? La question de l’utopie sociale et de son avenir menacé est bien présente. Les Hollandais du Crimson Architectural Historians ont une présentation percutante pour montrer comment le concept utopique de ville nouvelle fut longtemps un idéal social pour devenir aujourd’hui appliqué uniquement à des villes ghettos pour super-riches. Rem Koolhaas voudrait aussi une réflexion sur ce qu’est devenue cette architecture utopique et moderniste, "post-Le Corbusier", aujourd’hui si décriée, mais qui n’est remplacée par rien d’autre que l’individualisme. Vittorio Magnago Lampugnani montre de manière implacable comment la société Novartis a pu, elle, créer une ville neuve, magnifique, avec de grands architectes, une chose devenue impossible, hors du privé, dans le champ public. Le pavillon israélien montre bien comment les flots d’argent américain déversés à partir de 1973 ont tué la réflexion architecturale en Israël.

L’homme debout est au centre de tout

L’autre volet passionnant de la Biennale est le lien avec l’art et la poésie qui ont tant de choses à dire à notre vie commune. Les architectes gantois Robbrecht et Daem, invités spécialement par David Chipperfield, montrent leurs bâtiments en dialogue avec des interviews de Luc Tuymans, Anne Teresa De Keersmaeker, Laurent Busine ou Chris Dercon. C’est eux qui représentent bien la Belgique, mieux que le pavillon national dont la proposition est, hélas, bien trop sèche et ardue.

Les architectes sont des artistes, bien sûr. On a demandé à plus de vingt d’entre eux de remplir comme ils le voulaient, avec des objets qui les inspirent, une grande boîte. Les résultats sont exposés comme dans une Wunderkammer, un cabinet de curiosités d’une grande beauté : cette caisse remplie de pelotes de laine jaune, ou Peter Eisenman qui la renvoie fermée avec juste une minuscule intervention externe, ou la caisse qui contient le film d’une fenêtre ouverte... Dans une autre salle, une vingtaine d’architectes ont envoyé les images qui les inspirent : une Vierge d’Antonnello da Messina pour Zumthor, un carré vide pour MVRDV, un dessin d’enfant pour Toyo Ito, etc. Le magnifique pavillon des pays nordiques, aux Giardini, dû à Sverre Fehn, fête ses 50 ans, et on a demandé à 32 architectes d’aujourd’hui de lui rendre hommage par une petite maison conceptuelle, un cube comme une sculpture. Superbe.

L’architecte Markli résume bien tous ces propos, d’une manière simple : il place un Giacometti et des sculptures de personnages semblables par Hans Josephsohn dans une salle de l’Arsenale. Ces figures résonnent avec les colonnes de briques et rappellent que l’homme debout est au centre de tout.

Une intervention post-tsunami pour une île détruite

C’est à juste titre que le Lion d’or du meilleur pavillon a été attribué au pavillon japonais et à Toyo Ito. Celui-ci a mené un long travail avec trois jeunes architectes dans un village dévasté par le tsunami de mars 2011. Ils se sont imprégnés des avis des villageois survivants : comment reconstruire des espaces communs, une vie en harmonie avec cette nature qui fut si cruelle ? Peut-on "profiter" de ces circonstances dramatiques pour innover ? Plus loin, le bureau japonais de Sanaa montre aussi son intervention post-tsunami pour une île détruite.

Ce processus de concertation avec l’environnement peut parfois atteindre ses limites. Les architectes Herzog de Meuron exposent de manière très ouverte l’impasse incroyable où se trouve leur beau projet de salle philharmonique de Hambourg, sur l’Elbe. Un bâtiment de verre planté comme un fanion au-dessus d’un immeuble ancien, à la confluence du fleuve. Mais avec le temps, ce projet, voulu pourtant par les habitants, s’est heurté à d’incessantes contraintes portant son coût de 50 à 350 millions d’euros. Effrayé, Hambourg gèle maintenant le projet Le "common ground" a parfois ses limites.

Biennale d’architecture de Venise, jusqu’au 25 novembre, fermé le lundi.

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