Connais-toi toi-même, dit le vêtement

Aurore Vaucelle Envoyée spéciale à Saint-Germain-des-Prés Publié le - Mis à jour le

Arts visuels

A ce niveau du boulevard Saint-Germain, que l’on remontait d’un pas volontaire, on n’a, tout à coup, plus prêté attention aux numéros au-dessus des portes cochères. On s’était tout simplement arrêté, aux côtés d’autres dames et demoiselles, pour regarder la vitrine - garnie de lustre et de coquetterie - de la boutique Sonia Rykiel. Les yeux posés sur les formes (craquantes), les couleurs (vibrantes), comme on regarde avec envie les bonbons d’une confiserie. Nathalie Rykiel dit de la mode qu’elle se doit de faire rêver. A cet endroit, à cet instant, on peut dire que ça a marché, au n°175, en plein Saint-Germain-des-Prés.

Nathalie Rykiel nous reçoit dans son bureau. Peu de fioritures, un coussin à paillettes, quelques rayures Rykiel, mais l’atmosphère est au sérieux. Madame la fille de Sonia Rykiel, icône du renouveau de la mode dans les années 60, renvoie l’image d’une femme d’affaires dans la maîtrise. Les faits récents appuient ce personnage qui sait où il va. En début d’année, Nathalie Rykiel, alors présidente de la maison Rykiel, a cédé 80 % de l’affaire familiale au fonds d’investissement Fung Brands. La marque française s’ouvre grand les portes du marché à l’international. Et pourtant, la première question que l’on pose à cette femme de tête, celle de son aura incontestable dans l’actuel milieu de la mode, la fait rougir

A cette femme, protagoniste de poids dans l’actuel milieu de la mode, on a envie de demander si elle a toujours voulu travailler dans cet univers, elle qui est née dans une famille de mode.

Je ne suis pas née dans le milieu de la mode, je suis née fille de mon père et de ma mère, et ma mère n’était pas encore Sonia Rykiel. Elle l’est devenue. Mon père était Sam Rykiel. Plutôt intellectuel, il a atterri dans ce milieu en prêtant main-forte à son père. Ma mère n’était pas du tout de ce monde Quand elle est devenue Sonia Rykiel, j’étais adolescente. Quant à moi, je ne me destinais pas à travailler dans cet univers. J’avais empoché un bac D, qui menait à médecine. Mais j’adorais la photo et le cinéma Et puis la vie a fait que mon père est mort brutalement et ma mère m’a demandé de défiler pour elle. J’ai relevé le défi mais ce qui m’intéressait, c’était de mettre en scène les défilés. Très étonnamment, ou pas étonnamment plutôt, j’ai été rejointe par mes envies premières, des années plus tard, quand Bob Altman, réalisateur du film "Prêt-à-porter" (NdlR, film de 1994 sur le milieu de la mode) m’a demandé de devenir sa conseillère sur le film.

En fait, il n’y a pas de hasard. C’est ce que vous désiriez…

Je suis arrivée chez Rykiel comme mannequin, puis metteur en scène, puis responsable des licences. J’ai créé la collection enfant quand j’étais enceinte de ma fille aînée. J’ai ensuite présidé aux destinées de cette maison. En fait, j’ai eu un parcours presque à l’américaine. Je suis entrée ainsi dans cet univers, très méconnu et dont on ne voit que la partie émergée, un univers qui fascine car il est le glamour par excellence, mais il est en même temps lié de très près à la réalité difficile du monde des affaires.

Justement, que dites-vous à ceux qui posent sur la mode un regard suffisant, considérant que la mode est surtout de l’ordre du superficiel, alors que nombre de choses sont en jeu…

Penseurs et sociologues n’ont jamais nié la mode comme impact sociologique et témoignage de notre temps. La mode, c’est ce qui rencontre l’air du temps, et on s’interroge tous sur l’air du temps, sur la difficulté de vivre dans notre époque ou encore le rapport des femmes aux hommes. Je pense encore à cet événement récent où la ministre Cécile Duflot, en robe, a été sifflée à l’Assemblée.

Parler de la mode, c’est parler de l’avancée des femmes par rapport au monde des hommes, de la conso, des comportements. Quand, en 2009, année de récession la plus forte, la maison Sonia Rykiel s’allie à H&M pour une collection capsule, vendue bon marché, au plus grand nombre, et avec le succès que l’on sait, cela s’inscrit dans le fait social.

En parallèle, il existe, chez les intellectuels, cette question de savoir si la mode est un art. C’est une question qui ne m’intéresse pas tellement. Je pense qu’il faut des artistes pour faire de la mode mais que la mode n’est pas art, c’est un art appliqué, soutenu par une industrie. La mode doit aussi compter sur la rencontre de son public, sous peine de mourir immédiatement. Il y a cette phrase de Cocteau qui dit : " La mode meurt jeune, c’est ce qui fait sa légèreté si grave. "

Si la mode est le miroir de notre époque, que nous livre-t-elle de l’époque actuelle ? Une image partiale, poétique ?

Une image éclectique. On est dans un monde qui n’a jamais été aussi rapide, et où l’aspect médiatique est très important. Il y a autant de propositions dans la mode que de choses qui se passent, et parfois dans tous les sens.

Mais où situer la mode dans ce monde qui est le nôtre ?

La mode est une industrie qui a changé encore plus vite que toutes les autres. Couture, prêt-à-porter, création, puis le pouvoir des groupes financiers et la " fast fashion". Ce concept de vente a eu un impact considérable, avec cette façon très intelligente de s’approprier les créateurs (c’est la collaboration H&M avec les couturiers), tout en renouvelant son offre très rapidement. C’est ce qui a conduit les créateurs de mode a produire plus vite, à coups de pré-collections ou collections capsules. La " fast fashion " a imposé une forme de loi de la rapidité, qui est contraire à la notion de création, régie par le temps, la durabilité et la qualité. En ce cas, la mode est symptomatique de notre époque dans ses contradictions.

Y a-t-il une mode de crise ?

Deux thématiques sont possibles : celle des créateurs inspirés par la crise, qui créent selon une ligne moins aventureuse ; et ceux qui, à l’inverse, choisiront une ligne extrême, porteuse d’échappatoire - qui est, après tout, le leitmotiv de la mode. Faire rêver toujours. Car si on poursuit le raisonnement et qu’on le lisse, on devrait, en temps de crise, arriver à une mode ennuyeuse. Alors que, nous les femmes, nous avons dans nos placards de quoi nous habiller et nous chausser pour dix ans. La mode peut nous accompagner dans cette période austère. La mode est comme le cinéma ou les livres, elle n’est pas là pour lisser le monde.

La marque véhicule cette image proche des femmes, qui les a comprises… C’est un peu l’histoire de votre mère, aussi, qui au départ crée la marque pour répondre à ses envies et besoins de femme.

C’est une marque très féminine, mais pas du tout fleur bleue, la marque d’une féminité affranchie, libre, engagée. J’ai toujours demandé aux mannequins d’être des femmes avant d’être des modèles. Et non être des portemanteaux pour vêtements. Ce qui m’intéresse, c’est la femme. Quand je sors, je déteste que l’on dise que j’ai une belle robe, j’adore qu’on me dise "tu es belle". C’est un peu la mission de la robe, de la coiffure, du maquillage, que de permettre à la femme de s’exprimer en tant qu’elle-même.

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