Arts et Expos

Bien sûr, Chimay est hors des grands itinéraires et il faut aimer découvrir des coins reculés de Belgique pour se plonger dans la botte du Hainaut, mais le jeu en vaut la chandelle. La ravissante petite ville, avec sa collégiale au clocher à bulbe, abrite sur un promontoire rocheux, au-dessus de l’Eau blanche, un château vieux de plus de mille ans et toujours habité par une des plus anciennes familles princières : les princes de Chimay.

Grands travaux

Depuis des décennies, le petit théâtre abritait festivals et concours réputés - dont le Concours international de chant baroque, présidé par William Christie -, Elisabeth de Chimay, la mère du prince actuel, guidait des visites sur demande, racontant l’histoire du château et écrivait de beaux textes sur ce passé, mais la crainte grandissait : le château se dégradait rapidement et prenait l’eau. Le concours de chant baroque s’était arrêté en 2007, les visites du château étaient compromises et les frais de rénovation étaient tels qu’on ne voyait pas comment cet écrin d’histoire allait survivre. La Région wallonne intervint pour restaurer le théâtre. Mais il fallait plus.

C’est alors que les fées s’y mirent en faisant se rencontrer, il y a à peine plus de trois ans, le prince Philippe de Chimay et Françoise Bautier, qui deviendra vite la princesse Françoise, une héritière de la famille Van Damme (ABI, ex-Inbev). Et là les choses s’accélérèrent brusquement. De grands travaux de rénovation sont lancés avec les meilleurs artisans pour refaire autant les velours des murs que les dorures à la feuille d’or et les lourds rideaux. Et déjà le château va rouvrir ses portes le 21 mars, jour du printemps, avec désormais des visites libres des cinq salles principales du château, accessibles presque tous les jours (lire notre encadré) et un parcours très high tech terminé par un film 3D dans le petit théâtre, comme s’il s’agissait de bien montrer que le château était non seulement sauvé, joliment restauré, mais déjà branché sur l’avenir. De plus, la princesse Françoise aime l’art contemporain et a décidé de faire venir des artistes au château. En six semaines, tout fut bouclé pour que la première invitée soit l’excellente Marie-Jo Lafontaine (lire-contre).

Histoire et musique

Le visiteur découvre le château en pénétrant dans la cour. A l’entrée, il reçoit un iPad (mini) qui lui sert de guide. L’iPad, géolocalisable, sait où vous êtes et de manière très ergonomique peut, à la demande, vous donner tous les renseignements et anecdotes racontés par la princesse Elisabeth ou le prince Philippe. La visite se clôture par un film en 3D de quinze minutes, plein d’effets spéciaux, projeté dans le théâtre.

On y rappelle que le château est né avant l’an mille, que sa situation stratégique à la frontière entre les empires français et germanique en fit, hélas, un endroit de guerres et de dévastation (le souvenir de l’attaque d’Henri II est resté vivace, ayant laissé le château dévasté et abandonné). Froissart y séjourna pour y écrire ses chroniques sur la guerre de Cent Ans. La prestigieuse famille de Croÿ y vécut, Charles III de Croÿ l’ayant transformé en fastueux palais Renaissance. En ruines à nouveau au XVIIIe siècle, reconstruit au XIXe par la famille Riquet de Caraman, il fut encore la proie des flammes en 1935 (septième incendie depuis le Moyen Age) à cause, dit-on, d’un nid de choucas logé dans une cheminée !

Le château est lié à la prestigieuse histoire de Madame Tallien (la princesse Elisabeth qui vit toujours dans la tour du château, a écrit sa biographie), aristocrate et égérie de la Révolution qui sauva de nombreuses vies et fit tomber Robespierre. Elle finit sa vie à Chimay comme princesse de Chimay. Le château est lié aussi à la musique. C’est Madame Tallien qui fit construire le théâtre de stucs et d’or sur le modèle de celui de Fontainebleau. Il servit de décor au "Maître de musique" de Gérard Corbiau. La Malibran y chanta, un prince de Chimay rencontra Liszt, Cherubini créa une messe dite de Chimay. Le château possède encore des riches archives musicales.

Fuir le KGB

En 1957, le prince Elie créa un festival musical qui se poursuivit jusqu’au milieu des années 80; c’est lui qui parvint à "exfiltrer" après un concert à Chimay, caché sous une couverture, le pianiste russe Afanassiev qui voulait fuir l’URSS. Après la réouverture du petit théâtre en 1991, deux concours se succédèrent à Chimay, le premier, présidé par Rolf Lieberman, consacré au violon et au piano, le second, présidé par William Christie, au chant baroque.

Aujourd’hui, la belle restauration des cinq pièces les plus importantes (chapelle, théâtre, hall, salon vert, salle d’armes) s’accompagne d’une stimulante touche d’art contemporain. Au grand salon vert, le portrait de Theresa Tallien par Gérard (l’original fut jadis vendu au Carnavalet pour financer des travaux au château) a été déplacé et, à sa place, le portrait magnifique d’une jeune fille d’aujourd’hui, au regard plein d’assurance, par Marie-Jo Lafontaine. Sur les murs rouges de la salle d’armes, une photographie de roses et à l’entrée du théâtre, encadrant l’entrée, deux portraits d’enfants veulent nous dire que le château vit à nouveau.