Arts et Expos

Sacré Daniel Buren ! A 77 ans, il reste toujours aussi imaginatif et facétieux, réinventant complètement le concept de rétrospective pour un artiste. La preuve par la très étonnante exposition qui s’ouvre à Bozar, à Bruxelles, sous le titre "Une fresque", comme on parle des fresques des muralistes mexicains qu’il adore ou de la fresque d’une vie qu’on tente de résumer.

Jeu de piste, film et catalogue-gazette

Mercredi soir, avait lieu un premier vernissage, ultrabondé, proposé par un mécène (la banque Degroof-Petercam). De quoi tester le concept. On y voyait d’emblée les visiteurs décontenancés par la radicalité du propos. Ils suivaient les guides et tenaient en main, comme on tient une bouée, leur plan de l’expo. Un vrai jeu de pistes. Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans un premier temps. Toutes nos idées préconçues sur les artistes présentés, sur ce qu’est un "bon" artiste et sur les "cases" où les placer, ont été explosées.

Pour avoir une idée du travail énorme en quantité comme en originalité que Buren a réalisé en cinquante ans, le visiteur peut d’abord suivre un film très complet (mais tout voir prend trois heures trente !) et se plonger dans le très original catalogue, un vrai livre d’artiste à sa manière : un gros journal au format des anciennes gazettes dans lequel on trouve tout sur l’expo, sur le parcours de Buren en Belgique et sur ses interventions, voyages et intégrations dans l’architecture depuis cinquante ans. Bien sûr, c’est à sa gloire mais il a réussi à rendre ce catalogue totalement singulier comme des archives qu’on exhumerait de cinquante ans de compagnonnage avec son art et ses interventions.

Le musée qu’on n’a plus

Mais l’essentiel est l’expo. Daniel Buren s’en est longuement expliqué dans "La Libre" de lundi. Grâce à son nom, des prêteurs (surtout le Centre Pompidou) ont permis à Bozar d’aligner de très grandes signatures : un petit Malevitch historique, un ancien Picasso magnifique, un Cézanne, un Gerhard Richter, une sculpture de Brancusi, une de Penone, un igloo de Mario Merz, un Kapoor, un Pollock (on n’ose demander les valeurs d’assurance de tout cela), etc., et bien sûr tous les grands minimalistes américains que Buren aime tant : Carl André, Donald Judd, Agnès Martin, Ad Reinhardt, Richard Serra, Barnett Newman, Lawrence Weiner, etc.

Sans oublier les Belges, de Broodthaers à Duyckaerts, Ann Veronica Janssen et Michel François. Un vrai musée d’Art moderne et contemporain (celui qu’on n’a plus à Bruxelles) sauf que ce n’est pas cela du tout.

L’ordre (alphabétique) et le trouble

Buren a mélangé toutes ces œuvres en ne les classant plus que par ordre alphabétique et il les place quasi au hasard, entouré des traces fantomatiques des autres œuvres qu’on a vues avant ou après dans l’expo.

Alors, bien sûr, on est troublé. Il n’y a pas de cartels, il faut le plan pour retrouver une œuvre ou un auteur. Alors, bien sûr, on regrette que le magnifique Agnès Martin ne soit pas accroché sur un mur blanc et se trouve concurrencé par les traces roses d’autres tableaux absents. Ou que le Malevitch soit si haut et qu’on n’ait plus le bon vieux "white box". Mais justement, Buren a voulu changer notre regard en le rafraîchissant et le débarrassant de nos pseudoconnaissances, il veut même y mêler des peintres inconnus qui ne sont là que parce qu’il les a un jour rencontrés.

Prétention mégalo ? Non, l’expo se veut un portrait de Buren à travers les arts qui comptent pour lui et n’est nullement une exposition de groupe sur l’art du XXe siècle. Comme un voyage dans la tête de Buren et de ses souvenirs et fantômes d’émotions artistiques.

Si on accepte cela, on a deux bénéfices : découvrir des œuvres magnifiques et découvrir l’intervention narcissique (comme le veut l’exercice de la rétrospective) et très joliment culottée d’un des plus grands artistes de ces dernières décennies. Un événement.

"Daniel Buren, une fresque" à Bozar, Bruxelles, jusqu’au 22 mai. Infos : 02.507.82.00, www.bozar.be