Dans le ventre de Londres

Guy Duplat, Envoyé spécial à Londres Publié le - Mis à jour le

Arts visuels

On les appelle les stars architectes. Ils construisent partout dans le monde, des tours et des musées flamboyants. Londres en est riche, avec l’inauguration récente du "Shard", la tour en pointe de Renzo Piano à côté du London bridge. Herzog & de Meuron, les grands architectes suisses, veulent se démarquer de cette arrogance. Ils ont pourtant aussi réalisé ces bâtiments iconiques, mais cette fois, pour "leur" pavillon Serpentine, ils voulaient raconter une autre histoire : entrer dans le "ventre de Londres", faire une matrice proche de la terre et de l’eau, jouer aux archéologues.

Depuis l’an 2000, chaque été, pendant trois mois, le parc royal de Kensington, au cœur de Londres, abrite un pavillon d’architecture contemporaine temporaire. Un exercice unique au monde qui permet toutes les audaces. En 2010, 250000 personnes ont visité le pavillon tout rouge de Jean Nouvel. En 2011, ce fut le tour du pavillon méditatif du Suisse Peter Zumthor, prix Pritzker d’architecture. Les règles du "jeu" sont simples : la directrice de la Serpentine Gallery invite chaque année un grand architecte qui au moment de la commande n’a encore rien construit en Grande-Bretagne, à réaliser un pavillon provisoire au milieu du parc (à deux pas d’Harrods). L’architecte dispose d’un temps très réduit pour ce projet, mais il reçoit carte blanche et les moyens de le réaliser.

Début 2012, le choix s’est porté sur le duo suisse avec Ai Weiwei. C’est-à-dire le même trio qui avait construit, il y a quatre ans, le stade en nid d’oiseaux de Pékin pour les J.O. La commande permettait ainsi de faire un lien entre les Jeux de Pékin et ceux de Londres. Julia Peyton-Jones, directrice de la Serpentine Gallery, expliquait : "ce qui est fantastique, c’est le lien extraordinaire entre les deux J.O. Ce sont de vieux amis et donc pour eux, c’est comme s’ils continuaient là où ils s’étaient arrêtés". Certes, Ai Weiwei ne peut pas sortir actuellement de Chine, les autorités lui ayant retiré son passeport pour des soupçons fantaisistes d’incitation à la pornographie, de bigamie et de transactions illégales de devises. En réalité, c’est son rôle d’opposant que le régime veut casser. Mais Ai Weiwei a préparé ce pavillon avec Herzog & de Meuron en dialoguant via Skype !

Les architectes ont choisi pour leur pavillon d’entrer dans le sous-sol. Un peu comme Herzog & de Meuron viennent de le faire en rénovant les grands réservoirs de la Tate Modern ("The Thanks", lire "La Libre" de mercredi). Ils appellent d’ailleurs leur pavillon de la Serpentine les "Baby tanks". Ils ont creusé sur toute la surface du pavillon le sol à 2 m de profondeur, jusqu’à la nappe phréatique, et ont retrouvé ce qu’ils appellent l’archéologie du site, c’est-à-dire, les traces (câbles, bouts de métal, etc.) des onze pavillons précédents. Sur cette "caverne", ils ont déposé un toit plat à 1,5 m au-dessus du niveau du sol, qui peut récolter l’eau de pluie et former alors un lac rond où se reflète le parc. Ce toit est supporté par onze piliers (un par pavillon ancien). Dans la "caverne", le sol est comme un paysage entièrement recouvert de liège avec des courbes, des promontoires, des murets, symbolisant l’architecture des pavillons passés, tel un palimpseste. De multiples sièges en liège en forme de champignons accueillent les visiteurs qui veulent s’y reposer, écouter un concert ou boire un verre d’eau. L’objectif des architectes : inciter les visiteurs à regarder sous le sol, à sentir l’archéologie et l’histoire du parc. Un petit trou dans le ventre de Londres, à l’opposé de ceux qui veulent nous éblouir. Le meilleur des pavillons jusqu’ici, estime le "Time out" de Londres.

Serpentine Gallery pavillon 2012, Herzog & de Meuron et Ai Weiwei, jusqu’au 14 octobre

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