Danse de vie et de mort

Claude Lorent, à Paris Publié le - Mis à jour le

Arts visuels

Du peintre suisse Louis Soutter, on retient en priorité les œuvres de sa dernière période, la plus noire, la plus expressive, la plus souffrante, celle des peintures exécutées au doigt dans une réelle fébrilité pour ne pas dire une torture mentale et physique. L’artiste pétri d’artériosclérose, gagné par une cécité croissante, souffrait de sa condition de vie dans l’asile pour vieillards où il fut placé de force par sa famille. A elle seule, cette période, de 1937 à 1942, situe l’artiste au panthéon des vrais singuliers de l’art, ceux qui en pleine connaissance de la cause picturale - il s’est longtemps inspiré de chefs-d’œuvre antérieurs - tracent une voie originale entre toutes et parfaitement inimitable sinon par le plagiat. Celui qui fut bien à tort longtemps considéré comme un paria de la vie et de l’art connaît fort heureusement une totale réhabilitation et l’expo qui se tient actuellement à Paris est capitale en ce sens. En effet, la commissaire bien éclairée, Julie Bourgeaud, a mené une étude approfondie sur cette œuvre et cette vie et casse le cou à une identification hâtive qui a classé l’artiste dans une catégorie qui ne lui correspond pas, celle de l’art brut.

En effet, la démarche picturale de Louis Soutter, aussi hallucinée qu’elle puisse être à certains moments, ne relève en rien de cette tendance qu’elle soit d’origine psychiatrique ou qu’elle émane de la conception prônée par Jean Dubuffet. Il ne faut pas confondre la forme apparente et le mode de réalisation. Louis Soutter (Morges 1871-Ballaigues 1942) se forme initialement au dessin d’architecture avant de prendre des cours chez des artistes genevois et parisiens et de rejoindre bientôt Bruxelles et l’effervescence créative du Groupe des Vingt. Cette formation et ses premières œuvres ne laissent aucun doute sur ses intentions même si, au contact d’Eugène Ysaÿe, il fit alors carrière en tant que violoniste. Il n’abandonna jamais le dessin mais il faut attendre 1923, année de son placement forcé en asile de vieillards, pour qu’il s’adonne à nouveau exclusivement à sa pratique picturale. Il ne souffrait d’aucune atteinte psychiatrique, il était seulement jugé trop dépensier et trop fantasque par sa famille, et incapable de s’assurer financièrement !

Son art n’a rien ni d’inconscient, ni d’obsessionnel, dans le sens thérapeutique des termes, bien que dessins et peintures puissent en donner l’impression par certains aspects et ce dès la reprise de son travail en 1923. Qu’il s’inspire de la mythologie, d’œuvres religieuses de maîtres tels Raphaël ou Michel-Ange, de figures et portraits empruntés à Watteau ou Tiepolo, ou qu’il traite de l’architecture généralement antique, le tout au crayon et à l’encre de Chine, Soutter livre une œuvre convulsive, dense, nerveuse, qui emplit entièrement les feuilles de cahiers dans lesquels il travaille sans discontinuer. Pendant cette période éminemment féconde il mène, dans une certaine tourmente graphique, des recherches qui le conduisent jusqu’à l’abstraction en passant par des sujets floraux et dans lesquelles la place du corps physiquement et mentalement éprouvé, érotisé parfois (il en appelle à Pierre Louÿs), est prépondérante.

On l’a dit, sa dernière période qui vient après quelques années qualifiées de maniéristes au cours de laquelle il accumule souvent des visages grinçants, durs et grimaçants, des corps nus tourmentés et désarticulés, signe son apogée. Dans le contraste violent du noir sur blanc, plus rarement en couleurs mais avec autant de puissance expressive et des figures qui font penser en plus convulsif au "Cri" de Munch, il mène une danse libre des corps souffrants, échevelée, désordonnée, tumultueuse et dramatique, souvent sur fond d’interprétations christiques et dans un style primitiviste guidé par une sorte d’énergie du désespoir. Une danse de mort à n’en pas douter, épreuve ultime d’une vie dont l’entourage n’a jamais compris que les excentricités étaient des actes créatifs hors du commun.

Louis Soutter. Le tremblement de la modernité. La Maison rouge - Fondation Antoine de Galbert, 10, boulevard de la Bastille, 75012 Paris. Jusqu’au 23 septembre 2012. Du mercredi au dimanche de 11 h à 19 h, jeudi jusqu’à 21 h.

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