Arts et Expos

Le Louvre propose une grande rétrospective de Delacroix, la première depuis 1963.

Au-delà de ses immenses tableaux si célèbres, on découvre un peintre prolifique, sensuel, varié, un digne successeur du Titien et de Rubens.

Delacroix a dominé le XIXe siècle, un peu comme Picasso dominera le XXe. Peintre prolifique, ambitieux, novateur, « scandaleux », vilipendé puis encensé, son oeuvre immense est multiple et a des pans surprenants.

C’est pourquoi la remarquable rétrospective qui vient de s’ouvrir au Louvre avec 180 oeuvres (surtout les peintures, il manque le volet des dessins magnifiques) est un événement à ne pas manquer. C’est la première exposition Delacroix depuis 1963. Il est vivement conseillé de réserver ses tickets avec un créneau horaire sur le site du Louvre.

Dès le début du parcours, on est pris par ses immenses tableaux de jeunesse qui ont fait sa gloire. Seul le Louvre pouvait concevoir une telle rétrospective car ces tableaux sont au musée parisien et ne peuvent plus le quitter à cause de leur taille ou de leur état de conservation.

Eugène Delacroix (1798-1863) est issu d’une famille aisée (son père était ambassadeur et préfet) mais en 1815, à la chute de l’Empire, il se retrouve orphelin et sa famille est ruinée. « La gloire n’est pas un vain mot pour moi », écrit-il alors à un ami. Il choisit la peinture et le risque d’innover, de l’art contemporain, dirait-on aujourd’hui: « Je m’inquiète et je désire la nouveauté », écrit-il. L’ambitieux veut devenir le plus grand peintre. La place est libre depuis l’exil de David et la mort prématurée, à 32 ans, de Géricault qu’il admirait tant et qu’il avait côtoyé dans l’atelier du peintre néoclassique Pierre Guérin.

© � RMN-Grand Palais (mus�e du Louvre) / Franck Raux

La Liberté scandaleuse

Il tente sa chance au Salon et y affirme une audace qui heurte une bonne partie du public et de la critique. Ce sont ses tableaux les plus célèbres: comme les « Massacres de Scio », de 1824 (il a 26 ans), qui montre les Grecs décimés par l’armée turque (on pourrait extrapoler le tableau à la situation actuelle en Syrie).

Delacroix ose tout: un thème d’actualité, des détails effrayants, des coups de pinceaux tantôt rapides, tantôt précis, le recours aux modèles vivants. On dit qu’il coucha avec quelques unes de ses modèles. Sans doute, mais Delacroix jamais ne se maria ni n’eut d’enfants. Toute sa vie fut la peinture.

En 1831, ce sera « La Liberté guidant le peuple », si célèbre tableau racontant la révolution de 1830 avec les étudiants en armes, les victimes à terre et la Liberté, seins nus, portant le drapeau français aux cotés d’un Gavroche, pistolets dans les mains. Dès ses premiers tableaux, Delacroix rejette les conventions académiques de la peinture d’Histoire, et s’inspire plutôt des nus puissants de Michel Ange et des carnations colorées de Rubens.

Ce tableau, devenu icône de la peinture française, fut immédiatement acheté par le Roi mais pour mieux être caché dans les réserves, l’Etat craignait que l’oeuvre ne suscite de nouvelles émeutes. Aujourd’hui, elle a encore fait l’actualité avec la bêtise de FaceBook censurant le tableau sur son site à cause des seins nus !

Le sommet de cette époque est la « Mort de Sardanapale » (resté à l’étage du Louvre car intransportable). On y voit le tyran allongé sur un lit, faisant tuer ses maîtresses et ses chevaux: suicide orgiaque, ode à la liberté, sommet du romantisme avec l’érotisme et la violence que l’époque cherchait dans l’orientalisme. Avec une liberté absolue dans la composition détachée de l’imitation de la sculpture antique, avec des mélanges de chevaux, cheveux, draps, corps agglutinés.

La rigueur anatomique cède le pas aux miroitements des épidermes et au jeu du pelage des chevaux, la géométrie des plis est remplacée par le chatoiement des couleurs des étoffes. Comme pour Rubens, ce sont encore dans ses esquisses préparatoires que Delacroix est le plus extraordinaire.

On traita Delacroix de « fou », de « possédé », et il fallut plus d’un siècle pour que le tableau qui ne trouva pas acquéreur, rejoigne les collections publiques.

© � RMN-Grand Palais (mus�e du Louvre) / Mathieu Rabeau

Fascination pour Rubens

Qu’importe pour Delacroix, il était désormais célèbre et le restera, bénéficiant des honneurs et des achats publics.

Avec ces premières oeuvres, on n’a encore vu à l’exposition, que le début d’une longue carrière et c’est tout l’intérêt de cette rétrospective de découvrir la suite grâce à des prêts des plus grands musées.

Le rejet de la Mort de Sardanapale fait réfléchir Delacroix. Sans doute, sa virtuosité inouïe qui le rapproche de Rubens et Picasso, l’a-t-elle menée trop loin. Il évoque « cette infernale commodité de la brosse ».

On découvre alors un Delacroix assagi mais toujours novateur et magnifique. Comment ne pas être séduit par sa « Jeune orpheline au cimetière », d’une beauté envoûtante ou par sa « Femme nue au perroquet » à l’érotisme tranquille.

Delacroix était fasciné par Rubens dont il connaissait les 24 grandes peintures du cycle pour Marie de Medicis. Une des femmes dans Sardanapale est directement inspirée d’une Néréide de Rubens.

Delacroix qui eut une vie casanière, ne voyageant quasi pas, fit quand même le voyage à Bruxelles et Anvers en 1850 (il a 52 ans) pour admirer les tableaux de Rubens et ce fur à nouveau un choc qui l’inspira. Du Titien à Rubens et puis Delacroix, on a là une filiation extraordinaire.

Delacroix disait: « Ce quil y a de plus réel en moi, ce sont ces illusions que je crée avec ma peinture. Le reste est un sable mouvant. » Et Delacroix rejoint Rubens dans sa recherche de la carnation, la puissance de ses scènes, les noeuds des chevaux et des combats. Il savait que c’est en quittant la représentation de la réalité qu’on peut au mieux l’atteindre par la puissance de la peinture.

C’est aussi à l’image de Rubens et Constable qu’il ose sortir des conventions du grand tableau historique pour peindre les paysages et les animaux. Dans ses tigres et combats de lions, on retrouve sa virtuosité pour les pelages, les textiles brodés, les mélanges de violence et de luxe, mais comme apaisés par le contact avec Rubens.

La mémoire

Un moment court mais important de sa vie fut son voyage au Maroc au sein d’une mission diplomatique. II peut cette fois peindre des scènes de la vie quotidienne moderne, anoblie par l’exotisme du Maghreb. « Femmes d’Alger dans leur appartement », est un chef d’oeuvre, calme, serein où Delacroix joue en maître sur les lumières et les ombres et dialogue avec les grand maîtres italiens de la Renaissance. Il retiendra la leçon dans le grand tableau d’une violence toute contenue qu’est « Médée furieuse » s’apprêtant à tuer ses enfants par vengeance.

© � RMN -Grand Palais / St�phane Mar�challe

A partir des années 1850, sa carrière est difficile à cerner. Il a toutes les honneurs, il triomphe à l’exposition universelle de 1855 mais il doit affronter Courbet et ses émules qui prônaient le réalisme face à l’imagination de Delacroix, et son art prend une diversité désarçonnante.

Cette longue partie de l’exposition alterne le meilleur et le moins bon. On voit un Delacroix peindre de fastueuses composions de fleurs, prétexte à jouer à nouveau avec les couleurs. Au même moment, il peint de magnifiques tableaux religieux, très noirs, presque sans couleurs, sur la douleur du Christ, avec des Piéta que le Titien aurait pu réaliser en fin de vie. Il fait remarquer que désormais, il peut dompter sa virtuosité dans les couleurs: « C’est un instrument qui ne joue que ce que je veux lui faire jouer ».

Toute la fin de sa vie, il joue avec sa mémoire et décline des variations sur des thèmes qu’il a déjà peints -Hamlet, les peintures d’histoire ou de mythologie-, mais il réalise aussi des aquarelles et des dessins splendides, déjà impressionnistes: études sur une mer agitée, celle de Dieppe comme celle du lac de Tibériade avec Jésus endormi sur une barque. Une fin mélancolique et poétique après des débuts tonitruants.

Sans famille, Delacroix meurt le 13 août 1863. Il laissait plus de 1000 tableaux, 7000 dessins, 1500 pages d’un journal où il consignait ses idées sur l’art.

Delacroix, au Louvre, jusqu’au 23 juillet. Il vaut mieux réserver ses places et un créneau horaire sur www.ticketlouvre.fr