Arts et Expos

C’est une première en Belgique. Jéremy Deller, né en 1966 à Londres, un des jeunes artistes anglais les plus importants du moment, bénéficie d’une rétrospective au Wiels. Il s’est fait connaître en remportant le Turner Prize en 2004 et sera le représentant officiel de la Grande-Bretagne à la prochaine Biennale de Venise en 2013. L’homme et son œuvre sont très british, très "excentriques", un peu post-punk, contestataires certainement des ordres établis en politique comme en art.

Son art est conceptuel. Il porte un regard sociologique sur la société et s’empare de ce qui l’intrigue ou l’intéresse en construisant s’il le faut, des installations ou des événements avec des groupes sociaux. On a parlé, à son propos, de "surréalisme social" ou de "structuralisme artistique". Il ne fait pas de hiérarchies entre les formes d’arts ou de cultures. Il s’empare volontiers d’une culture populaire (ce qui est tout différent de la culture de masse imposée par l’économique et les médias) et la montre dans des musées traditionnellement voués aux cultures élitistes.

On le voit dès l’entrée de cette expo intitulée "Joy in people" et qui reprend celle de la Hayward Gallery à Londres. Son "Valerie’s snack-bar" est déposé dans le hall des cuves du Wiels avec tout le matériel, éviers, sièges, etc. Il distribue du thé à la menthe. Il est la copie exacte d’un bar sur roues qu’il avait imaginé avec des gens de Manchester (sa ville préférée) pour un défilé. Deller s’est emparé de la culture populaire des cortèges, pour faire surgir quelque chose qu’il nous montre.

A l’étage, on tombe d’abord sur "My bedroom", la réplique de sa chambre de grand adolescent à Londres. Ses parents étaient en voyage et dans le cadre d’une opération "ateliers d’artistes", il a proposé de faire visiter sa chambre avec les objets et images typiques d’un jeune de l’époque post-punk, très "rave party". Dans un diagramme sur un mur, il tisse les liens entre la culture branchée ("acid house") et celle populaire des fanfares ("brass bands"). Il raconte aussi sa quête romantique dans les rues de Manchester pour retrouver Bez, le leader d’un groupe qu’il aimait, les Happy Mondays.

Mais l’œuvre qui le fit connaître (elle a été achetée par la Tate) est la reconstitution de la "bataille d’Orgreave", moment clé dans l’émergence de l’ultralibéralisme. Au plus fort de la grève des mineurs en 1984, Thatcher décida d’écraser les grévistes. Le jeune Jeremy Deller (il a alors 18 ans) voit la scène à la télé. La bataille se termina par une charge de cavalerie de la police à travers le village. On sait que les Anglais raffolent des reconstitutions de batailles du type Waterloo (c’est une vraie culture "populaire"). Deller va le faire avec ce combat-là, engageant des chevaux et mille figurants (dont 200 qui combattirent en 1984). Il en a fait un film célèbre d’une heure qu’on projette au Wiels. Toute une salle est remplie de documents, présentés comme dans un musée historique, sauf qu’ici, ils permettent de réinterpréter ce moment et de rouvrir des blessures que Thatcher voulait effacer.

Plus récemment, Jeremy Deller a fait de même avec la guerre en Irak. On lui avait proposé de créer une sculpture temporaire sur Trafalgar Square. Il proposa la statue de David Kelly, le scientifique qui se suicida après avoir été le seul à exprimer publiquement des doutes sur les soi-disant preuves d’armes de destruction massive en Irak. Il proposa aussi d’y placer une voiture détruite par un bombardement américain en Irak. Ces projets font partie d’une salle avec ses idées refusées. Comme son idée de marquer les stations de métro à Londres par un vélo, car Deller, végétarien, est aussi fanatique de vélo. Il a d’ailleurs placé sur un mur une suite éloquente de plaques interdisant de déposer des vélos, signes de la paranoïa ambiante.

On le voit aussi s’emparer de l’engouement pour le groupe Depeche Mode en faisant un film sur le "hobby" d’être fan. On rencontre aussi la figure pittoresque d’Adrian Street, fils de mineur, homosexuel et catcheur. Il a pu fuir la mine en devenant une star extravagante de ce sport et Deller l’a suivi jusqu’en Floride où, à 71 ans, il garde fière allure. Le catch, typique de la culture populaire, devient ici un théâtre, une danse, un pied de nez à la misère de la mine. "Son histoire a une dimension dickensienne, dans la mesure où il s’est littéralement réinventé pour le XXe siècle", dit Deller.

Deller peut aussi choisir le poétique comme le montre son amour des chauves-souris. Il a filmé en 3D un envol impressionnant et superbe de milliers de ces bestioles. Pourquoi les chauves-souris ? "Pourquoi pas ?" nous répond-il. "Peut-être parce que ce sont des animaux qu’en général, on n’aime pas."

Jeremy Deller, jusqu’au 19 août, au Wiels, Bruxelles, de 11h à 18h, fermé les lundi et mardi. www.wiels.org