Des artistes qui reçoivent enfin un visage

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Arts visuels

Depuis dix ans, Carine Fol dirige "Art en marge", devenu entretemps "Arts & marges". Et elle a ouvert, en 2009, un beau musée à la rue Haute à Bruxelles consacré à ces artistes qu’on dit "outsiders", travaillant dans les marges, inconnus des musées, souvent qualifiés de malades mentaux, parfois issus d’ateliers en instituts psychiatriques. Des personnes qui ne s’intègrent pas dans les codes habituels de l’art mais qui ont tous une singularité, une vision personnelle du monde qu’ils développent de manière plastique dans leur art.

Carine Fol a œuvré plus que quiconque à mettre ces artistes en lumière, à leur donner un nom, une histoire, une identité et à les intégrer quand c’est possible à des musées ou expos d’art "classique". Elle quitte sa charge et prend la direction de la "Centrale". Pour clore ce cycle, elle programme une ultime exposition-bilan où se retrouvent de grands portraits d’une vingtaine d’artistes de la collection, avec leurs œuvres exposées à l’étage. Des portraits carrés, noir et blanc, par Gaël Turine dont on avait admiré les séries sur les aveugles et sur le culte Vaudou.

Gaël Turine a travaillé deux ans sur cette série. Il a pris le temps de rencontrer ces artistes, de s’imprégner de leur travail. Il les place debout, au centre de la photo, se montrant comme artistes. Pour la première fois, ces hommes et femmes qui sont parfois en centres psychiatriques ou trisomiques ont un visage qui se montre dans un lieu d’art. Longtemps, ils n’avaient pas de noms. Arts & marges leur a donné une identité comme le font le musée du Docteur Guislain à Gand ou le Lam à Lille qui s’ouvrait avec une expo symbolique où les œuvres d’artistes reconnus voisinaient avec ces artistes outsiders sans que jamais on n’indique la différence. Il restait à leur donner un visage, à affronter leur singularité humaine. C’est chose faite avec une grande humanité, un grand respect. On est aux antipodes des photos de "freaks" comme en faisait la grande Diane Arbus et encore moins de phénomènes de foire. Ce sont des hommes et des femmes artistes, c’est tout.

La démarche de Gaël Turine est proche de celle du chorégraphe Jérôme Bel qui vient de créer au Kunstenfestivaldesarts et puis à la Documenta, avant d’aller à Avignon, "Disabled Theater", avec des handicapés mentaux de Zurich. Au début du spectacle, il les fait venir un à un devant le public et leur demande de rester une minute debout immobile face au public, comme dans les photos de Turine. Il ne s’agit plus de faire croire qu’ils sont autre chose que ce qu’ils sont, ils sont singuliers, différents. Cela se voit souvent (pas toujours) sur leur visage, dans leurs attitudes, mais cela ne change rien à leur capacité d’être créatifs, danseurs ou artistes. Mieux même : leur singularité affirmée peut leur donner une autre sensibilité, une autre liberté. Et une fois qu’ils ont un visage (au sens du philosophe Levinas), ils sont avec nous, dans un lien fort.

Ici aussi, on fixe dans les yeux la silhouette apaisée de Jacques Trovic avant de découvrir à l’étage sa broderie d’une grande foire. On est fasciné par le look de vieil Anglais de Jean-Pierre Rostenne et on détaille ses étonnants assemblages d’objets trouvés. Dans sa préface au beau catalogue, Jean-Marc Bodson, critique à "La Libre", explique : "Il est question ici d’une démarche qui, outre sa profonde empathie, a pour mérite de donner à Dominique, Fernanda, Oscar et les autres, un billet d’entrée pour la réalité médiatisée. Car aujourd’hui, exister, qu’on le déplore ou non, c’est être visible".

"Portraits d’une collection, photographies de Gaël Turine", au musée Art & marges, rue Haute 312-314, Bxl, ouvert du mardi au dimanche, de 11h à 18h

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