Documenta 13, la force et la magie de l’art

Guy Duplat, envoyé spécial à Kassel Publié le - Mis à jour le

Arts visuels

Dans les grands shows de l’art contemporain, la Documenta de Kassel entend faire entendre son originalité. De toutes les foires et biennales, elle apparaît comme la plus grande mais aussi la plus studieuse, l’unif parfois un peu austère de l’art actuel. Elle ne se déroule que tous les cinq ans dans cette belle petite ville de 200 000 habitants au centre de l’Allemagne, à côté de l’ex-rideau de fer. Son château, le Wilhelmshöhe, possède des magnifiques Rubens et Rembrandt. Il faut y passer au moins deux jours pleins pour découvrir l’essentiel des propositions de 193 artistes venus de 55 pays et dont les œuvres sont disséminées partout dans la ville et dans le grand parc baroque de Karlsaue (125 ha). C’est un pur bonheur quand le temps est beau de déambuler ainsi de lieu en lieu. Il y a cinq ans, il y eut 750 000 visiteurs venus de partout dans le monde. Cette année, on espère atteindre le million de visiteurs.

Partout, des terrasses, des transats et des snacks bio aident à se reposer de tant d’émotions. Suivre la Documenta, c’est se retrouver pendant trois jours hors du monde marchandisé, hors des stars de l’art, pour rencontrer des artistes venus de tous les coins du monde et leurs œuvres qui parlent de la résistance aux crises, de poésie, de beauté, d’utopie, du lien à la nature.

 

1. CCB. Créée en 1955, - c’est la treizième édition - la Documenta dure cent jours et a l’ambition de fixer les nouveaux standards en matière d’art contemporain. On va à la Documenta pour sentir d’où vient le vent, pour découvrir les mouvantes alchimies entre le monde et l’art. A la Documenta, c’est chaque fois un commissaire qui agit en despote éclairé, recevant tous les pouvoirs et des budgets considérables (26,5 millions d’euros cette année) pour construire la manifestation monstre. Pour cette édition, le gouvernail de directeur a été confié à Carolyn Christov-Bakargiev (CCB) qui dirigea le PS1 à New York et le Castello de Rivoli à Turin. Femme de caractère à la crinière blonde toute bouclée, elle a court-circuité les galeristes et experts habituels et préparé cette Documenta pendant cinq ans, entourée d’une grande équipe internationale d’experts divers. Elle a sélectionné 193 artistes de tous genres et de toutes époques. Jusqu’à l’ouverture, la liste des artistes invités était top secret afin d’éviter toutes spéculations marchandes sur ces artistes.

Volontairement, elle n’a choisi ni thème ni visuel. Elle veut, dit-elle, échapper au "capitalisme du savoir" et annonçait qu’elle arrivait forte de "ce que je ne sais pas". Elle fait l’éloge du scepticisme et de la confusion, du non-choix pour mieux répondre aux mille questions insolubles qui nous sont posées. Face à un monde qui court à sa perte écologique et sociale, elle étudie, via les artistes, les attitudes possibles : résister, créer des utopies, se retirer du monde. Elle pourrait reprendre cette récente interpellation du dramaturge grec Dimitris Dimitriadis : "Dans la période alarmante qui s’ouvre - car nous n’en sommes qu’au début, ne nous faisons pas d’illusions -, on essaie en tant qu’artistes d’aller contre le courant pour créer quelque chose qui donne sens à nos vies, et si possible, à la vie des autres." Elle a préparé cette Documenta en réunissant plus de cent artistes pour un long séminaire à Breitenau près de Kassel, ancien monastère, ancien camp nazi et hôpital psychiatrique où fut enfermée Ulrike Meinhof de la bande à Baader. Il y avait également des physiciens, des historiens, des biologistes, des sociologues. Elle a commandé aussi cent œuvres neuves créées pour cette Documenta.

 

Les "gueules cassées" de la forte installation de Kader Attia.

 

2. Mondial. Elle a veillé à ce que cette Documenta essaime : à Kaboul d’abord où une expo sœur s’ouvre et où plusieurs artistes "occidentaux" (dont Francis Alÿs) ont animé des séminaires avec des artistes afghans. Mais aussi au Caire et dans le parc canadien de Banff. Carolyn Christov-Bakargiev rechigne aussi à donner trop d’explications sur les œuvres présentées, voulant éviter que leurs significations ne soient "capturées" par les experts. Elle veut un contact direct entre le spectateur et des œuvres "vierges" venues souvent d’artistes inconnus (et parfois morts depuis longtemps) et qu’elle a mis en connection. Elle remet en lumière le concept de "beauté" qui peut côtoyer les messages les plus politiques ou les concepts les plus purs. Le résultat extrêmement riche est présenté dans les lieux habituels de la Documenta : le Fridericianum, lieu central, la Documenta-halle, la Neuegalerie, l’Orangerie, mais aussi dans une vingtaine d’autres lieux originaux comme la gare (haut lieu de cette édition), le musée des sciences naturelles (Ottoneum), une ancienne boulangerie (où Francis Alÿs expose des petites peintures faites à Kaboul), un ancien bunker, un ex-hôpital psychiatrique, etc. Il y a surtout l’immense et magnifique parc, à parcourir de préférence à vélo, pour y découvrir des œuvres souvent placées dans des pavillons de bois. Une balade qui amène à réfléchir à la fonction de l’art, à ce que des artistes des quatre coins du globe ont à dire de la société globalisée et de la "vie nue" dans laquelle ils se débattent. Quelles formes ils inventent pour contrer les flots d’images déversés par les médias et nous offrir des questionnements poétiques et politiques qui nous aident à voir le monde. Voici quelques thèmes qu’on peut retrouver dans cette Documenta :

 

3. L’art, réponse à la guerre. L’Afghanistan revient souvent. Il y a un axe Kassel-Kaboul. Sous la forme des sublimes statuettes de Bactriane vieilles de 4 000 ans, provenant d’une région d’Afghanistan ravagée. Ou le travail de Michael Rakowitz (pour contrer les nationalismes, la Documenta ne précise jamais la nationalité des artistes), qui a reproduit, avec l’aide d’artisans afghans, dans une pierre de travertin provenant de Bamiyan, des livres qui furent brûlés à Kassel pendant la dernière guerre par les bombardements. Une vidéo de Mariam Ghani montre côte à côte, un immeuble détruit de Kaboul et un, restauré, de Kassel. Clemens von Wedemeyer, dans un beau travail sur trois écrans, rejoue l’histoire du monastère/camp/prison de Bretenau, des nazis à l’enfermement de la bande à Baader. Tout un lieu est dédié aux artistes afghans avec un résultat inégal sauf la belle vidéo de Lida Abdul montrant un homme portant un drapeau nationaliste et se noyant dans un lac de montagne (tout un symbole). Dans le parc, le film impressionnant d’Omer Fast raconte le drame d’une famille allemande dont le fils est mort en Afghanistan. Elle loue des ex-soldats pour jouer le rôle du fils mort, avec des traces d’inceste et de psychose. Au Fridericianum, ne ratez pas la grande installation de l’excellent Kader Attia (Français d’origine algérienne), qui met en parallèle les gueules cassées de 14-18, les masques africains rapiécés (avec des photos d’époque insoutenables) et la colonisation. Il a fait sculpter ces gueules cassées par des Africains et fait sculpter en Europe, en marbre noir, les portraits d’Africains. Dans des vitrines, il expose des centaines d’objets de la "grande guerre" faits à partir de douilles et d’obus.

 

Au début du grand parc, Song Dong a construit une colline verte sur un tas d'ordures.

 

4. La pure beauté et le retrait du monde. Beaucoup d’artistes proposent des moments "sublimes" où le temps s’arrête. La Canadienne née à Bruxelles Janet Cardiff est une formidable artiste des environnements sonores. Dans le bois du parc, elle invite les visiteurs à s’asseoir et à écouter religieusement une symphonie de sons d’enfants, de guerre, de chœurs anciens, diffusés par 30 haut-parleurs. Magique ! Dans la gare, elle propose aux visiteurs des écouteurs et un smartphone avec lesquels on fait un parcours dans la gare et ses quais, jadis et aujourd’hui, baignés de sons et d’images filmées se mêlant aux images réelles, troublant. William Kentridge a créé pour cette Documenta une grande installation vidéo merveilleuse d’inventivité et de beauté musicale et plastique sur la question de l’industrialisation et du temps qui nous mange, à la manière de Méliès et des constructivistes des années 30. Coup de cœur aussi pour la Brésilienne Anna Maria Maiolino qui a squatté la maison du garde du parc, qu’elle a remplie, de la cave au grenier, sur tous les meubles, de "boulettes" façonnées à la main dans deux tonnes d’argile. Comme un rêve d’enfant. L’Indien Amar Kanwar émeut formidablement en évoquant le combat des paysans de l’Orissa contre les industriels : avec un film sublime sur la nature menacée, des livres de papier sur lesquels sont projetées des vidéos et une collection de grains menacés. Tout est poésie et lutte.

Le Roumain Istvan Csakany a reconstitué le fantôme d’un atelier de couture avec des machines en bois et des mannequins sans tête, évoquant à la fois le travail et son absence. Manon de Boer, qui vit à Bruxelles, montre trois superbes vidéos sur le souffle et le son dont une sur la manière dont tenir une note jusqu’à l’épuisement (Anne Teresa De Keersmaeker a repris ça dans "En atendant"). Découverte de la peintre libanaise de 87 ans vivant en Californie Etel Adnan qui, marquée par la guerre civile, se retire du monde en peignant de beaux paysages à la de Staël. Susan Hiller s’occupe des visiteurs en plaçant un peu partout d’anciens juke-box qui offrent ses cent chansons préférées, de Bob Dylan et Joan Baez à John Lennon. Son livre de chansons fut épuisé en quelques heures ! Thomas Bayrle expose, comme des sculptures, des moteurs de voitures et d’avions avec le va-et-vient des pistons. On trouve aussi les natures mortes de Morandi, archétype de l’artiste qui se retira du monde ou un face-à-face étonnant entre l’œil de Man Ray et les photos dérangeantes de Lee Miller se faisant photographier en 1944 dans la baignoire d’Hitler.

 

5. Le lien avec la nature et l’écologie est un thème omniprésent aussi. Avec l’arbre de bronze portant une pierre de Giuseppe Penone. Song Dong a construit, au milieu de la pelouse du parc, une colline à partir de déchets recouverts de terre et de plantes. Coup de cœur pour Claire Pentecost qui propose en riposte aux pétrodollars un système de valeur alternatif : des lingots de compost et des billets de banque glorifiant les taupes, les escargots et les vers de terre. Le nucléaire est bien là avec le film de Mika Taanila, beau comme un opéra, sur la centrale nucléaire EPR de Finlande, toujours retardée, et le film sur Fukushima (glaçant !) d’Otolith Group. Coup de cœur aussi pour une surprise : Korbinian Aigner fut un jardinier allemand opposé à Hitler, enfermé à Dachau où il étudia les graines de pommier et sélectionna de nouvelles espèces. Il a peint des centaines de pommes qu’on expose et la Documenta a planté un de "ses" pommiers. En face, on expose les schémas-organigrammes hallucinants sur la haute finance du monde par Mark Lombardi. Amy Balkin, elle, a convaincu la directrice de la Documenta d’envoyer 200 lettres aux ambassadeurs à l’Unesco pour qu’on classe l’atmosphère de la Terre comme patrimoine de l’humanité.

 

Un détail du "mur" phénoménal de 15 000 images sur des bambous de Geoffrey Farmer.

 

6. Nos rapports aux "autres" mondes sont un autre thème. Le chorégraphe Jérôme Bel a joué à Kassel, trois fois par jour, son formidable spectacle "Disabled Theater" avec des handicapés mentaux qui fut créé à Bruxelles, au Kunstenfestivaldesarts, et qui part en juillet à Avignon. Le Mexicain Javier Téllez fait le parallèle entre la colonisation de son pays, Antonin Artaud et la maladie mentale dans un film très prenant projeté dans une fausse grotte. Pierre Huyghe, dans une installation très troublante, mêle animaux et hommes dans la foulée des travaux de Donna Haraway et Vincianne Despret, avec un chien dont la patte est peinte en rose, une sculpture dont la tête est prise par une ruche pleine de vraies abeilles qui vibrionnent. L’artiste canadien Brian Jungen, a construit un parc à sculptures pour chiens ! L’Australienne Fiona Hall, dans un pavillon du parc, place des espèces menacées construites avec des dollars, de vieux vêtements militaires et des capsules. Drôle et percutant. Deux Coréens imaginent la fin du monde et les habits et outils de survie. On a même droit à une expérience de physique de haut vol grandeur nature sur le paradoxe EPR (Einstein-Bohr) sur l’interaction de photons à grande distance par Anton Zeilinger ! Une magnifique Documenta.

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