Documenta 14 à Athènes, la force et la magie de l'art
- Publié le 01-05-2017 à 12h29

Tous les cinq ans, la Documenta fixe le tempo de l'art et des expos. L'édition 2017 a débuté à Athènes et pas à Kassel. Un face-à-face excitant interpellant entre le Sud et le Nord, entre la ville millénaire et l'art d'aujourd'hui. Dossier réalisé par Guy Duplat, envoyé spécial à Athènes.
Quand on interroge Adam Szymczyk, le directeur de cette Documenta 14 sur le paradoxe qu'il y a à installer le plus grand événement d'art contemporain en pleine ville d'Athènes, au milieu de la culture antique la plus prestigieuse, dans la ville où la démocratie est née et cherche aujourd'hui à se réinventer, il répond : "Athènes a déjà engendré des monstres paradoxaux comme les cyclopes, les hydres et les sphinx."
Et cela marche. Parcourir la Documenta dans la ville de Périclès et aujourd'hui de Tsipras, est une forte expérience. Loin du "confort" de Kassel, la ville habituelle de la Dcumenta, depuis sa création en 1955, dans une Athènes marquée par la crise avec l'Europe et la crise des réfugiés, l'art actuel interpelle autrement et bouscule notre regard. C'est l'objectif d'Adam Szymczyk : "L'art est ce qui nous met en mouvement et nous change, ce qui nous amène vers d'autres comportements humains."
La Documenta à Athènes s'étend sur 40 lieux, avec près de 200 artistes. Parmi eux, trois Belges seulement, et - significativement - tous trois d'origine étrangère : Sammy Baloji (Congolais), Otobong Nkanga (Nigérianne) et Danai Anesiadou (Grecque), signe de la mondialité de l'art actuel. A la Documenta, on n'indique jamais la nationalité d'un artiste et parler de "trois Belges" est incongru, c'est revenir à des critères nationalistes abandonnés.
Quatre lieux incontournables
Quatre lieux sont à ne pas manquer. D'abord, le navire amiral de la manifestation, l'EMST, le tout nouveau musée d'art contemporain d'Athènes inauguré en septembre dans une ancienne brasserie (bière FIX), un très beau bâtiment moderniste de la fin des années 50 de l'architecte Takis Zenetos, influencé par Gropius. Le bâtiment est au cœur d'Athènes, près de l'Acropole.
Il ne faut pas manquer non plus le Conservatoire d'Athènes (Odeion), près de la place Syntagma, magnifique bâtiment brutaliste (type Niemeyer ou Le Corbusier) de l'architecte Ioannis Despotopoulos. Une "maison de la culture" qui a des airs de grande sculpture de béton.
Plus en dehors d'Athènes, le nouveau musée Benaki est un bel exemple d'architecture contemporaine. Enfin, l'école des Beaux-Arts (ASFA) est bouillonnante d'activités, de jeunes, avec tous les murs tagués de fresques et slogans contestataires comme par exemple une Venus de Milo portant le foulard des anarchistes ou une affiche des réfugiés échouant sur une plage avec cette phrase "Emerging economy ?".
D'autres lieux valent le détour comme de revoir l'institut technique (Polytechnion) utilisé par la Documenta et qui fut le centre de la révolte étudiante contre les généraux en 1973 et où ont eu lieu tant de manifs contre la troïka européenne. C'est là aussi que le Corbusier fixa les règles de l'urbanisme moderne avec la "Charte d'Athènes".

Polycentré
Comme les dernières Documentas en témoignaient déjà, l'art actuel (et la Documenta le définit) est résolument polycentré. Fini de faire de l'Europe et des Etats-Unis, la référence de l'art. Loin des foires d'art et des intérêts marchands, la Documenta regroupe tous les continents.
L'art y est aussi politique et poétique avec des visions singulières de notre monde actuel. Dans les nombreuses vidéos, on peut ainsi suivre la saga de la jungle de Calais (Artur Zmijewski), ou la vie épuisante mais néanmoins solidaire des ouvrières textiles en Chine (Wang Bing). On confronte les révoltes d'Athènes et de Bangkok en 1973. On s'interroge sur l'argent en conservant dans un freezer en or la neige des J.O. scandaleux de Sotchi ou en évoquant les monnaies anciennes en cuivre du Katanga (Sammy Baloji).
Un poétesse vaudou, Kettly Noël, venue d'Haiti et qui jouait le rôle de Zabou dans le film "Timbuktu", pend de grands zombies, les âmes errantes des massacrés du monde. La question écologique est là avec la montagne de déchets que l'artiste transforme sous nos yeux en illustrations de livres avec l'aide d'une presse (Daniel Knorr). Dans un "memento mori" étalé dans toute une salle, les objets/déchets annoncent la mort de la Terre (Bonita Ely).
De grands lianes de laine rouge tombent du plafond comme le sang des Indiens (Cecilia Vicuna).
Piotr Ulanski confronte de manière saisissante des portraits d'Hitler en "majesté" avec, peints dessus, des noms d'homosexuels tués en camps de concentration au nom de la "pureté de la race" avec, en face, des photos de Leni Riefenstahl montrant l'idéal de la beauté grecque, des athlètes qui dans l'Antiquité étaient souvent homosexuels.
Poésie
La dénonciation peut se faire très poétique (et sublime) dans le théâtre de béton du Conservatoire plongé dans l'obscurité. On y entend des chants africains bouleversants de beauté tandis que défile sur la scène le film coloré des indices boursiers du monde donnés en live (Emeka Ogboh).
Parfois la pure poésie permet de souffler : comme dans les dessins de ciel et de mer si fins de Vija Celmins ou les magnifiques carrés colorés de Stanley Whitney ou les tableaux d'un des grands talents d'aujourd'hui, l'Américaine RH Quaytman.
Cette Documenta 14 n'explore pas seulement les marges de l'art actuel mais revient aussi sur l'histoire de l'art du XXe siècle, remettant en lumière des artistes broyés par l'Histoire surtout dans les ex-pays de l'Est (Adam Szymczyk est d'origine polonaise). Comme Alina Szapocznikow (dont le Wiels fit une expo retentissante), ou des peintres magnifiques morts dans les années 50. Une grande place est donnée à juste titre au peintre albanais Edi Hila, qui fut en butte à la censure communiste pour avoir refusé de se plier au "réalisme soviétique". Une vraie découverte.
On s'amuse aussi à suivre l'histoire du Congo, jusqu'en 1973, comme une BD en 100 tableaux, par Tshibumba Kanda Matalu.
Une place importante est aussi donnée à la performance et au corps. Il faut bien s'informer sur place ou sur le site de la Documenta, car il y a presque chaque jour des performances comme les concerts fous de Nevin Aladag où les instruments sont des meubles, des casseroles, des portes. Ou le projet des "Gens d'Uterpan" : des danseurs sont enfermés dans une enceinte et invisibles des spectateurs qui n'entendent que leurs bruits : image des frontières d'Athènes. Une artiste (Rasheed Araeen) offre deux fois par jour un repas communautaire sur la grande place Kotzia d'Athènes.

En pratique
Visiter la Documenta demande du temps (beaucoup de vidéos) et de patience pour entrer dans les œuvres. Plus de 250 personnes sont dans les salles et peuvent vous aider à comprendre. Il est aussi possible de réserver des tours "guidés" (les "Walk"), qui existent même en français. Sarah, une artiste anversoise habitant Athènes, fait partie de ces "guides" mais elle précise bien qu'elle ne fait pas de visites commentées mais qu'elle aide à créer le débat, à stimuler le regard et à aiguiser la réflexion. On avait beaucoup insisté sur la contestation locale à cette Documenta. On en voit quelques traces sur les murs où on peut lire "Waiting for Barbarians" ou "Dear Documenta, I refuse to exotisize myself to increase your cultural capital". Une anti-Documenta s'était même érigée à la place Omonoia. Mais ces manifestations se sont vite évanouies. Travailler en osmose avec les réfugiés ou davantage avec les artistes locaux tient de l'impossibilité. Et ce galeriste d'"Art wall", par exemple, souligne que la venue de Documenta a amené dans sa galerie bien plus de visiteurs que d'habitude. Dès le 10 juin, on retrouvera les mêmes artistes à Kassel dans la phase 2 de cette Documenta avec d'autres œuvres. Le parallèle entre Athènes et Kassel s'annonce à nouveau passionnant.
Bonus
A voir aussi à Athènes, ne manquez pas de visiter le magnifique centre culturel Niarchos, construit par Renzo Piano, qui vient de s'ouvrir, avec un parc fabuleux, une salle d'opéra et une bibliothèque. Un must. Sinon, profitez-en pour suivre les offices orthodoxes le dimanche et leurs si beaux chants, monter à l'Acropole à 8 h du matin et se balader dans une ville qui mélange difficultés et beautés, espoir et rage.