Arts et Expos

En 1998, Christophe Rousset gravait pour Decca "Mitridate, re di Ponto", un opéra oublié, composé par un Mozart de 14 ans pour le Teatro Regio Ducale de Milan en 1770 : traditionnel dans sa forme - récitatifs et airs da capo, un seul duo et un court ensemble final - et dans son livret - pur opéra séria, mêlant enjeux de pouvoirs et amours croisées et contrariées - mais brillant dans sa qualité musicale.

C’est dire qu’il est the right man in the right place pour diriger le nouveau "Mitridate" donné au Palais de la Monnaie. Et même si l’Orchestre symphonique de la Monnaie n’a pas la richesse des sonorités des Talens Lyriques, la compétence du chef français et l’amour qu’il porte à l’œuvre font merveille dans cette production empreinte d’un vrai dynamisme : les musiciens sont portés et emportés.

Sept solistes

Malgré quelques faiblesses, la distribution n’est pas en reste, forte de sept solistes qui ont en outre chacun le physique parfait pour leur rôle. L’excellent ténor américain Michael Spyres, d’abord, voix de velours, projection puissante et intonation très sûre, mais aussi ce qu’il faut de mordant pour les accents vengeurs de Mithridate. Trois chanteuses, ensuite, qui sont aussi d’excellentes actrices : Simona Saturova, impeccable Ismène, Lenneke Ruiten, Aspasia manquant un peu de fluidité dans les passages virtuoses mais très sûre dans les passages plus alanguis, et Myrto Papatanasiu, émouvante Sifare dont le timbre très riche et l’expressivité inspirée compensent aisément quelques petits accidents d’intonation. Enfin, côté masculin, restent l’impeccable Arbate d’Yves Saelens, le Farnace un peu caricatural de David Hansen, voix virtuose mais timbre un peu aigre, et le Marzio moins convaincant - mais il n’a qu’un seul air - de Sergey Romanovsky.

Une direction d’acteurs rudimentaire

De quoi faire une très belle version de concert ? Car pour le reste, force est une fois encore de constater que "Mitridate" n’est pas un ouvrage théâtralement aisé. La Monnaie, qui s’y était essayée en 2007 avec rien moins que Robert Carsen et n’avait pas totalement convaincu, avait pourtant lancé un concours cette fois et reçu cent dix projets. Las ! La lecture de Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil, qui transpose l’action dans la Bruxelles d’aujourd’hui autour d’un sommet entre "Union Romaine" et "Royaume du Pont" laisse un sentiment de déjà-vu et d’ennui. Déjà vus, et souvent, les "Breaking News" façon CNN diffusées sur moult écrans HD, la grande table des chefs d’Etat, l’air chanté derrière un pupitre de conférence de presse, les journalistes envahissants, les caméras qui suivent le chef d’Etat qui va arriver dans la salle, les drapeaux conquérants et les smartphones de l’ennui. Et ennui d’une lecture qui n’exploite que l’axe pouvoir de l’œuvre sans rendre justice à l’axe amour. Avec, du coup, une direction d’acteurs rudimentaire (on frise l’histrionisme, souligné encore par la vidéo), des mouvements frénétiques de figurants, machinistes et décors pour créer des actions artificielles, et même l’inévitable touche de dérision. Comme Marzio, le général romain, qui rapporte un cornet de frites en réunion. Nécessaire, vraiment ?

Bruxelles, Palais de la Monnaie, jusqu’au 19 mai; www.lamonnaie.be