Arts et Expos

On pourrait croire que réunir quarante peintres belges aujourd’hui en une exposition de qualité est un exploit tant on a glosé malhabilement sur la peinture. Il n’en est rien car les bons peintres sont plus nombreux et seule la question abordée a limité la sélection qui comprend aussi de rares photographes. En effet le sujet abordé n’est autre que le rapport entretenu par les peintres avec la photographie qui leur sert d’image de départ.

Au vu de la quantité d’images photographiques qui s’abattent devant nos yeux au cours d’une seule journée, le fait d’opérer un choix personnel positionne déjà l’artiste dans sa relation à l’image. Son interprétation fera le reste. Mais en fin de course ce qui compte le plus ici, et bien au-delà de la thématique analysée, c’est la peinture elle-même, la place et le statut que les artistes lui accordent aujourd’hui. Comme l’ensemble est intergénérationnel, il brise aussi une assertion fréquemment véhiculée selon laquelle la peinture ne serait réapparue que dans le courant des années quatre-vingt. Face à cette méconnaissance profonde, la seule œuvre de Hugo Heyman apporte un démenti et montre que l’approche picturale de la réalité tout en légèreté, en distance, dans une finesse presque silencieuse et dans un subtil flou suggestif, était déjà de mise dans les années septante.

Tous ces peintres s’approprient donc l’image photographique et rompent de la sorte avec le principe d’inspiration autant qu’avec la non figuration. Ils prennent pied dans la réalité non pour la suivre dans ses apparences de surface, mais pour la traquer de manière à ce qu’elle apparaisse sous de multiples jours. Les peintres, et sans doute les bons photographes, savent mieux que personne que cette réalité n’existe pas face au temps. Chaque seconde le monde change et entraîne de nouvelles apparences. C’est cette fragilité, ce passage continu, cet aspect éphémère qu’ils tentent désespérément de saisir tout en sommant en permanence la peinture de leur en donner les moyens.

Le plus remarquable sans doute en cette exposition est que l’on n’est jamais dans une concurrence de représentation du réel car le réalisme pictural bien compris ne consiste pas à imiter mais à révéler, à traduire une vision, une conception, et pour cela il faut ruser avec l’image de la prétendue réalité. Et c’est précisément ce qui se passe d’autant plus que l’apport de la photographie initiale offre souvent des angles de vue impossibles pour l’œil. Ce que l’objectif saisit est déjà révélateur et le restera quel que soit le traitement pictural à suivre. Un aspect très visible, par exemple, dans le travail en noir et blanc de Stefan Serneels.

Même s’il s’y glisse quelques faiblesses et si on peut regretter que la prospection ne se soit pas accomplie dans le Sud du pays où, et pour ne citer qu’eux, des Charlotte Beaudry ou Eric Fourez auraient pu trouver une place de choix, la sélection est d’un très bon niveau et montre que la notoriété n’est pas nécessairement un critère d’échelle de qualité ! Et, plaisir renforcé, on fait même des découvertes ! Comme Carole Vanderlinden et ses peintures très noires où les tons sur ton visent à une lecture approchée, comme Maryam Najd dont le flou relève de l’exploitation des images passées au filtre des technologies contemporaines, comme Peter Weidenbaum et ses images variables suivant la distance à laquelle elles sont regardées. D’une manière générale, la plupart des artistes jouent avec les apparences réalistes comme s’ils manipulaient un objectif d’appareil photographique en passant de la précision, de la netteté, au flou vaporeux à la limite extrême de l’abstraction totale. Dans ce rapport toujours un peu conflictuel se dessine picturalement une autre réalité, celle de la peinture qui devient image prégnante. Peu importe que le sujet soit un portrait, une nature morte ou un paysage, c’est à lui de s’imposer dans sa réalité picturale, par le détail évocateur et précis à la manière fragmentée de Robert Devriendt ou dans l’abstraction totale mais apparente d’un Pieter Vermeersch qui peint un ciel bleu nuancé ! Il faut aussi souligner en cette exposition le bel accrochage, les correspondances établies entre les œuvres et la belle clarté du musée qui a retrouvé sa verrière originale.

Fading. 40 artistes belges contemporains. Commissaire : Sven Vanderstichelen. Musée d’Ixelles, rue Jean Van Volsem, 71, 1050 Bruxelles. Jusqu’au 23 septembre. Du ma au di de 11h30 à 17h. Fermé lu et jours fériés. Nocturnes les 9 juillet et 27 août jusqu’à 20h.