Edouard Léon Théodore Mesens, l'homme-orchestre du surréalisme belge

Claude Lorent Publié le - Mis à jour le

Arts visuels A tel point que le mot colle à son identité, la Belgique est regardée comme le pays le plus surréaliste qui soit. La faute n’en est pas à l’instigateur du mouvement, le Français André Breton, considéré comme le pape, qui lança l’affaire en 1924. On doit la référence bien tenace de nos jours à un groupe de facétieux et sérieux artistes en tous genres qui imposèrent chez nous et pour toujours leurs activités, leurs œuvres, leurs tracts, leurs farces et quelques règlements de comptes célèbres, des années vingt jusqu’à leur disparition, sans compter les quelques épigones encore bien en verve.

Ce sont les surréalistes belges. Les uns sont poètes ou écrivains, les autres peintres, ou collagistes, ou musiciens, ou encore photographes; certains cumulent ces talents et il en est un parmi eux qui sera aussi critique d’art, galeriste, éditeur, marchand d’art, commissaire d’exposition et même collectionneur : Edouard Léon Théodore Mesens, dit E.L.T. Mesens, à qui le Mu.ZEE d’Ostende consacre une magistrale exposition.

Tout au long de sa vie, il fut un orchestrateur hors pair de la vie de ceux qui, lurons à leurs heures, artistes imposants en permanence, ont porté une forme de la culture belge pratiquement urbi et orbi.

Tout le monde connaît Magritte, même si l’on ne s’intéresse à l’art que chaque 29 février. Il est la figure populaire qui cache une bande de révolutionnaires féroces aux apparences bien souvent tranquilles. A eux tous, ils ont labouré et ensemencé les champs de la création artistique dès les années vingt pour y faire croître des mots, des images, des sons, jusque-là inédits et par conséquent une pensée qui se voulait libre, inventive, délaissant la raison au profit des rêves.

Le surréalisme n’a pas percé le mystère de l’art, au contraire, il a ajouté du mystère à l’art, il a semé un peu plus le trouble, il y a ajouté la fantaisie et l’humour. Raison pour laquelle, sans doute, on taxe aujourd’hui de surréaliste ce qui échappe à tout entendement et à toute logique.

Dans ce landerneau d’agités des neurones plus libertaires que jamais, E.L.T. Mesens fut, autant qu’un auteur, un animateur qui rassembla les ouailles et leur ouvrit les portes vers l’extérieur. Le surréalisme n’est pas l’affaire d’un seul homme, ni Breton pour la France ni Magritte pour la Belgique, il est un état d’esprit, une manière de penser et de concevoir la vie, d’un groupe plus ou moins informel engagé dans le développement d’une poétique vitale opposée aux orthodoxies, à la raison raisonnante, à la rationalité et aux seules vérités dites scientifiques.

Tous se retrouvent plus ou moins dans l’exposition conçue autour de la personnalité, de l’œuvre et des activités d’E.L.T. Mesens.

Virulence dadaïste

Aucun mouvement n’a sans doute été aussi radical, aussi provocateur, que celui qui vit l’engagement dadaïste auquel s’est frotté le jeune Bruxellois féru de musique et obnubilé par un certain Erik Satie, compositeur pour le moins atypique, entendu en concert à Bruxelles. Voyages à Paris pour le saluer, rencontres avec les Francis Picabia, Man Ray et Tristan Tzara, amitiés, première publication avec Magritte, ont formé Mesens à l’esprit dadaïste dont il conservera sa vie durant la radicalité et la virulence, voire une certaine intransigeance. Il est clair qu’il ne voulait pas seulement changer la pensée mais aussi le monde de l’art, voire le monde tout court, but avoué des dadaïstes après les massacres de la Première Guerre mondiale. Cet état d’esprit, il le transportera, avec d’autres, dans le surréalisme auquel il se consacra totalement.

Passé l’épisode de ses prétentions musicales qui lui valurent quelques succès de compositeur et l’appréciation de poètes tels Cocteau, Eluard ou Philippe Soupault (dont il mit des textes en musique), il décida, en 1925, d’abandonner l’écriture musicale au profit du langage visuel. Il conservera néanmoins, comme on pourra le remarquer à plusieurs reprises, un attachement à la musique, et l’une des formes qu’il reprend le plus volontiers dans ses dessins et collages est celle d’un violon, instrument par lequel il a abordé le monde musical avant de se tourner vers le piano.

On se doit malgré tout de préciser que la forme synthétique du violon correspond aussi à celle de la silhouette féminine que l’artiste, dandy à ses meilleures heures, apprécia plus longtemps que l’instrument de musique !

Il faut dire par ailleurs, qu’entre-temps, il avait rencontré Kurt Schwitters, encore un dadaïste dont il admire les collages en tant que grand lecteur qu’il était de toutes les revues artistiques et littéraires d’avant-garde. Il faut dire aussi que, peu de temps auparavant, il avait découvert la peinture de Giorgio de Chirico ! Un double choc visuel qui laissa des traces pérennes.

Expo foisonnante

Il a donc 22 ans, nanti d’un fameux bagage, lorsque, assistant de galerie à Bruxelles, il troque les sons contre les images et les mots qu’il manipule déjà en tant que critique, collaborateur à diverses revues et pamphlétaire. Sa grande aventure de créateur, d’éditeur et de galeriste débute. C’est tout ce parcours que propose une exposition foisonnante, riche et volontairement antispectaculaire qui mise avant tout sur la richesse et la diversité des très nombreuses œuvres proposées, ainsi que sur l’abondance des documents permettant d’entrer dans les arcanes d’une existence de véritable militant du surréalisme belge et international.

En plus d’une présence dans les différentes sections, deux salles sont consacrées à ses collages qui associent lettres, mots, images, écriture, dessin, photos découpées, parfois même objets, dans des compositions où la couleur vivifiante structure une pensée poétique visuelle aussi iconoclaste que fantaisiste, et esthétiquement très accomplie.

Divisée en chapitres, l’exposition ostendaise retrace les principales étapes et activités de Mesens, les amitiés et relations qu’il entretint avec les artistes à travers les nombreuses expositions qu’il (co-)organisa à Bruxelles tant en galeries qu’au palais des Beaux-Arts, à Londres entre 1936 et 1951, au Casino de Knokke, tandis que, lui, expose ses collages à São Paulo (Biennale), à Bruxelles, à Venise, à Knokke, à Turin ou encore à Gand…

Avec les Magritte , peintures abstraites et premières peintures mots surréalistes des années vingt, avec les Servranckx, Flouquet, Peeters, puis les Dali (dessin), Schwitters (collages), Picabia (huiles et dessins), Max Ernst, Man Ray (photos, gouache, et un print presque pop de 1926 !), Tanguy, Klee, Brauner… Et autres Anglais dont Penrose et Jennings, avec la série des photos de la "Subversion des images" de Nougé et celles de Kertész, Moholy-Nagy ou Germaine Krull, avec aussi Miró, Mariën, Picasso, même un collage de Scutenaire, des sculptures et objets, un cadavre exquis de Breton, Tanguy et Jacqueline Lamba (1938)… Et grâce aux documents, on assiste quasiment au quotidien de cinquante ans de surréalisme belge et international.

Une fabuleuse expo qui exige quelques heures de visite !


L’alphabet d’étoiles d’E.L.T. Mesens (1903-1971) dada et surréalisme à Bruxelles, Paris et Londres. Mu.ZEE, 11, Romestraat, 8400 Ostende. Jusqu’au 17 novembre. De 10 à 18h. fermé le lundi.

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