Entre ce que Baudelaire a vu et ce qu’il a dit

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Arts et Expos

L'écrivain belge Jean-Baptiste Baronian parcourt et commente l'exposition “Baudelaire > < Bruxelles” (Baudelaire versus Bruxelles) qui se tient au Musée de la ville de Bruxelles. Plongée dans le mitan des années 1800, quand le poète français séjourna à Bruxelles. 

"Le Belge est singe, mais il est mollusque"  : la phrase, joliment calligraphiée sur un carton jaune, repose sur un chevalet, à l’entrée du Musée de la ville de Bruxelles, sur la Grand-Place, qui accueille l’exposition “Baudelaire > < Bruxelles” (Baudelaire versus Bruxelles). Voici la première, parmi de nombreuses amabilités, que Baudelaire a assénée aux Belges, lors de son séjour bruxellois. L’auteur des “Fleurs du mal”, qui est resté un peu plus de deux ans dans la capitale belge, entre 1864 et 1866, ne semble pas en avoir gardé un très bon souvenir… C’est le moins que l’on puisse dire. Ce genre de phrase assassine, tout un mur de la cage d’escalier menant à l’exposition, au dernier étage du musée, en est recouvert. La fresque, trilingue (français, néerlandais, anglais), est l’œuvre de Charlotte Bergue.

© E. Danhier

Ce n’est pas tout. Une fois dans la salle de style néo-gothique, les commentaires peu amènes se succèdent. “Ici, il y a des femelles. Il n’y a pas de femmes”. “L’enfance […] hideuse, teigneuse, galeuse, crasseuse, merdeuse”. Ils sont tirés de “Pauvre Belgique !” Un pamphlet signé Charles Baudelaire qui ne sera pas publié de son vivant, ce qui n’étonne guère Jean-Baptiste Baronian, avec qui nous parcourons l’exposition. L’écrivain belge, auteur par ailleurs d’une biographie de Baudelaire, vient de publier, en mai dernier, “Baudelaire au pays des singes”, un essai où il remet en perspective la “belgophobie” de Baudelaire. Il considère en effet que, “attentif à la langue, à sa beauté, à sa souplesse, à ses couleurs, à ses rythmes, Baudelaire n’aurait pas publié cela tel quel”.

“Ce n’est pas pour autant que le poète français aurait dit du bien de la Belgique, précise M. Baronian, mais ce n’aurait pas été des saillies, des phrases virulentes sans aucune nuance.”

“Attentif à la langue, à sa beauté,
à sa souplesse, à ses couleurs,
à ses rythmes, Baudelaire
n’aurait pas publié
"Pauvre Belgique !" tel quel”
.
Jean-Baptiste Baronian

Tant Jean-Baptiste Baronian qu’Isabelle Douillet-de Pange, conservatrice en chef du Musée et commissaire de l’exposition, insistent pour recontextualiser le séjour de Baudelaire. “Il vient à Bruxelles dans l’espoir d’être édité, car il ne parvenait pas à trouver des éditeurs à Paris. C’est quelqu’un qui est habité par un mal-être profond.” “Il se serait trouvé dans une autre ville européenne, il aurait eu les mêmes réactions. Il aurait trouvé des choses qui n’allaient pas. Son dépit, non seulement caractériel, est alimenté par ses échecs à répétition”, continuent nos deux interlocuteurs, de concert.

De toute façon, il serait réducteur de ne retenir du séjour de Baudelaire à Bruxelles que ses commentaires. Quant à leur recension dans l’exposition, il ne s’agit que d’un prétexte, confirme la commissaire. “En tant qu’historienne, je trouve Pauvre Belgique ! très amusant. J’ai l’impression que Baudelaire nous livre des choses qu’on ne livre jamais. La manière dont les gens marchent, sifflent, mangent, parlent. Tout une vie ancienne y est relatée.”

Ce qui intéressait la commissaire, c’était de mettre en images les années où le poète français séjourna à Bruxelles. “Je ne voulais pas d’une expo trop chapitrée. Je souhaitais que le visiteur ait la sensation d’être perdu dans la ville.” La salle aux immenses poutres de bois foncé recèle de nombreuses œuvres – plus de 250. Peintures comme sculptures, caricatures comme photographies sont disséminées des vitrines aux cimaises. Des commandes contemporaines, aussi. Deux maquettes de Thierry Bosquet (un lupanar et sa chambre à l’hôtel du Grand Miroir) ainsi qu’un mannequin représentant Baudelaire en pied d’Isabelle de Borchgrave, réalisé en papier.

La chambre de Baudelaire à l'Hôtel du Grand Miroir. Maquette réalisée par Thierry Bosquet.
© E. Danhier

De l’Ancien Régime à la modernité

Le mitan des années 1800 est une époque charnière : ce sont les dernières années avant que Bruxelles ne bascule dans la modernité. “En 1860, la barrière de l’octroi saute (la ville s’ouvre aux faubourgs, NdlR); en 1866, la première pierre du palais de justice est posée et, un an plus tard, l’arrêté royal qui autorise le voûtement de la Senne est signé”, relève M me Douillet-de Pange. Au milieu du XIX e siècle, celle qui n’était alors qu’une petite ville aux allures provinciales possédait un charme certain comme en attestent les photographies de Louis-Joseph Ghémar. Quais paisibles, jolis canaux embrumés : on se croirait à Bruges… Evidemment, aucune odeur ne s’échappe des clichés. “La Senne, grande latrine à ciel ouvert”, écrit Baudelaire. “Dans ce qu’il dit, il y a des choses qu’on ne peut pas nier, analyse M. Baronian. Il est vrai que la Senne était une rivière charriant des ordures. Il n’aime pas non plus l’odeur du savon noir avec lequel on nettoyait les rues. Notez que, tout à l’heure, en sortant du métro, je me suis dit que cela aurait été pas mal qu’on frotte encore les trottoirs comme à l’époque”, sourit l’écrivain belge.

Quais paisibles, canaux embrumés. On se croirait à Bruges, on est à Bruxelles.
© Louis-Joseph Ghémar

“Si Baudelaire qualifie Bruxelles de ‘capitale des singes’, c’est parce qu’il considère qu’on imite. Il voyait dans nos monuments comme dans notre littérature de pâles copies”, précise M. Baronian. Ce point de vue précis de Baudelaire, notre guide le partage. “Disons les choses comme elles sont : il y a des clubs d’intellectuels, mais il n’y a pas encore une littérature. Même la peinture est en sommeil. Le XIXe belge est assez mou.”

“Ceci est intéressant”, relève M. Baronian, en s’arrêtant devant une vieille illustration de la Maison du Roi  : “Elle nous montre que le bâtiment dans lequel nous nous trouvons n’a plus rien à voir avec celui que Baudelaire a connu.” Quoi qu’il en soit, le poète français en aura plusieurs fois emprunté la volée d’escaliers menant au premier étage. C’est là qu’est installé le Cercle artistique et littéraire (futur Cercle gaulois) où l’intellectuel donnera sa première conférence (le 2 mai 1864), ayant pour thème Eugène Delacroix.

“C’est marrant, toutes ces cartes porcelaines”, désigne M. Baronian. “Des petites cartes en relief (comme des cartes de visite, NdlR) que les commerçants distribuaient. Il y a des gens qui les collectionnent. Aujourd’hui, elles valent entre 100 et 300 euros. Grâce à ces cartes, on peut faire une liste des négociants, voir ce qu’ils faisaient et où ils étaient situés.”

Un peu plus loin, dans une vitrine, quelques livres sur Bruxelles, dont un publié en 1845, et un autre en 1854. “Cela commence bien, glisse M. Baronian, ‘Bruxelles, une des plus belles villes d’Europe’”. “Vous trouvez  ?” nous interroge-t-il. Peu probable en tout cas que Baudelaire ait partagé cette opinion…

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