Arts et Expos Remarquable exposition d’un art contemporain méconnu et fortement conscientisé.

Du lointain continent indonésien, nous ne connaissons, la plupart du temps, que les cartes postales et les reportages exotiques. Des images que l’on sait de propagande touristique, qui ne mentent pas mais qui ne disent ni l’histoire, ni la vie réelle. Les artistes contemporains de ces îles, nous ne les connaissons pas ou si peu car ils ne sont que rarement présents dans les expos internationales. Or leurs interventions sont doublement intéressantes. En adoptant les formes artistiques actuellement les plus répandues, de l’installation à la vidéo, ils s’affirment très contemporains mais en même temps ils s’impliquent profondément dans l’actualité et l’histoire du lourd passé colonial de leur pays. Et cela sans jamais verser dans le folklorique ou l’artisanat. Leurs œuvres sont de haute conscience et révèlent avec la force souvent poignante des images, les affres et les souffrances, les violences et les combats vécus loin des clichés, par une population maintenue sous le joug colonial. Jusqu’en 1945, année de l’indépendance chèrement acquise. Une longue période qui, aujourd’hui, laisse des traces. Et justement, ils montrent, ces artistes, qu’aujourd’hui, subsistent non seulement des cicatrices très vives, mais aussi quelques plaies toujours ouvertes avec lesquelles vivent les populations.

Recouvrer la pensée libérée

Afin de comprendre la trame déployée par les artistes, en liminaire, et la ligne du temps à l’entrée de l’expo est là qui nous le rappelle, il faut se souvenir que dès le XVIe siècle les îles furent progressivement gagnées par l’influence islamique venue des Chinois et qu’à la fin du même siècle, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales avait établi des comptoirs commerciaux en relation avec les quartiers coloniaux. La suite de l’histoire est une succession de mainmises autoritaires et répressives, des divers pouvoirs qui s’imposèrent, principalement hollandais et japonais. Des communautés diverses et multiples, caractérisées par des idéologies et des religions, des communistes ou des Arabes entre autres, contribuèrent à forger des mixités culturelles souvent imprégnées des mythologies ancestrales chez les autochtones. Ceux-ci, à l’instigation de quelques personnes, organisèrent la résistance et la lutte incessante, contre les pouvoirs coloniaux, pour l’autonomie, l’indépendance et le droit de penser librement. Dans ces mouvements, tout au long du XXe siècle, des artistes et des collectifs se distinguèrent en faisant entrevoir des voies de pensées qui prônaient une certaine manière de résilience dont les populations actuelles et les dirigeants sont plus que jamais conscients de l’impérieuse nécessité afin de retrouver leur authenticité vitale. C’est globalement ces pages dramatiques, voire tragiques à plus d’un titre, qui sont évoquées à travers les œuvres proposées.

La mémoire et l’avenir

Dès le milieu du XIXe siècle, les peintres dont Raden Saleh est la figure de proue, furent formés en Europe, influencèrent des artistes locaux, témoignèrent des impositions du pouvoir dans des œuvres où s’infiltrent aussi les réalités sociales et les revendications. Le cas d’un Jan Toorop, originaire de Java, considéré comme peintre hollandais, est exemplaire. Les artistes actuels, par les films dont celui remarquable de Roy Villevoye sur les Papous, des vidéos et installations impressionnantes, marquent la volonté de se libérer du passé colonial et d’une modernité imposée au détriment des cultures locales et des modes de vie naturels. Ils montrent comment les religions et les idées propagées, ont visé à transformer les populations pour les soumettre. Maryanto pointe jusqu’au néo-colonialisme industriel qui continue à puiser les richesses naturelles, tandis que Tom Nicholson met en scène le sort actuel de réfugiés afghans rejetés par l’Australie. Dea Widya indique comment on éradique les symboles historiques tandis que FX Harsono, en rouge, couleur sang, ravive la mémoire des combattants. D’autres œuvres, aussi justes et incisives, évoquent les camps, les massacres, les conditions de vie des femmes, le panislamisme en opposition au capitalisme. Toutes les œuvres interviennent contre la banalisation des clichés et les pertes de mémoire.

"Power and other things, Indonesia&Art (1835 - now)", Bozar, 23 rue Ravenstein, 1000 Bruxelles. Jusqu’au 21 janvier 2018. Du mardi au dimanche de 10h à 18h. Jeudi jusqu’à 21h.

Publication. Catalogue de l’expo en anglais, 128 p., ill. coul., commentaires des œuvres. Éd. Snoeck