Arts et Expos

Très belle exposition « Kairos » au château de Gaasbeek où l’art nous apprend à cueillir l’éternité dans l’instant.

Le temps qui s’écoule est un mot ambigu. Chacun a pu déjà ressentir qu’il avance à une toute autre vitesse selon qu’on est sous la fraise du dentiste ou dans une étreinte amoureuse. Les Grecs usaient de deux mots pour différencier ces temps. « Chronos » est le temps inexorable, mesuré par la montre, qui nous entraîne vers la mort.

Mais Chronos avait un fils, « Kairos », qui représentait ce temps étiré, cette éternité dans l’instant, qu’on peut appréhender avec la musique, l’art ou la contemplation de la nature.

Le château de Gaasbeek a demandé à la philosophe hollandaise Joke Hermsen de concevoir une exposition sur ce thème. Son but est de nous faire ressentir « la nécessité de se soustraire parfois au régime de plus en plus contraignant du temps chronologique, de prendre un peu de recul, d’entrer dans une certaine contemplation intérieure et de s’ouvrir alors à une expérience kairotique porteuse d’inspiration. »

Pari réussi. Le château de Gaasbeek, aux portes de Bruxelles, aide bien sûr à atteindre cet objectif. Il semble surgi d’un temps millénaire, comme celui de la Belle au bois dormant. On pense à Rimbaud : « Elle est retrouvée. Quoi ? L'Éternité. C'est la mer allée. Avec le soleil. »

© Hans Op de Beeck: Staging Silence


La marquise Visconti

Dans le parc fleuri comme dans les chambres et salons, du château, en entendant les planchers qui craquent, en admirant les tableaux d’Alfred Stevens ou Jordaens, partout, on sent encore la présence de l’excentrique marquise Marie Arconati-Visconti (1840-1923) qui y vécut, souvent habillée en vêtements de la Renaissance, ou habillée en homme. Elle y invitait les grands écrivains français. Grasset vient de publier un gros volume passionnant avec les lettres qu’elle échangea avec Dreyfus. Excentrique, elle était totalement hors du temps, promenant ses fauves en laisse dans le parc.

On sent cet étirement du temps dans la vidéo si mélancolique de David Claerbout, « The Quiet Shore » (30’), où une même scène sur une plage de Bretagne, qui ne dura qu’un instant, est photographiée de tous les angles et distances possibles. Hans op de Beeck propose une vidéo de pure poésie où quatre mains construisent des mondes imaginaires avec des bouts d’ouate, des bouteilles en plastique et des jeux de lumière.

Chiaharu Shiota a déposé un landau pris dans une toile dense de fils noirs. Sofie Muller imagine une fillette réduite à ses jambes et jouant à la marelle dans la salle de bain, symbole du chemin de la vie.

Le designer Maarten Baas semble présent, caché dans une grande horloge. On le voit effacer sans cesse l’écran pour dessiner l’heure exacte où l’on est. C’est l’illusion d’une vidéo. Susanna Hertrich a conçu une horloge qui peu à peu déchire le temps qui passe.

© Maarten Baas: Grandfather's Clock


Musique aussi

Pure poésie encore avec la « Schaduw machine » de Jaap de Jonge dans la cuisine : de petits sapins défilent devant des lampes et jettent des ombres sur les murs.

Pipilotti Rist envahit le grenier avec ses films si colorés et sensuels. Anthony Gormley montre ses hommes réduits à des silhouettes.

Les photographies très magrittiennes de Gilbert Garcin explorent la tyrannie du temps. Nicolas de Staël veut toucher l’infini. Berndnaut Smilde a photographié un nuage en suspension dans une chambre d’un château.

Il y a du bonheur à parcourir cette exposition sur la « lenteur des choses », qui invite à la réflexion sur la vie et nos courses folles.

Tout le long du parcours, on est accompagné de musique : Arvo Pärt, Gérard Grisey, Mendelssohn, Bach, Steve Reich, Philip Glass, etc.

Et quand on ressort dans le parc de Gaasbeek, on ne sait plus ni l’heure ni le jour où l’on est.

© Gilbert Garcin: Le mouiin de l'oubli


--> Château Kairos, Château de Gaasbeek, près de Bruxelles, jusqu’au 18 juin, fermé le lundi, avec guide du visiteur en français