Arts et Expos

ENVOYÉ SPÉCIAL À BÂLE

Le Schaulager à Bâle est devenu un emblème de l'art et de l'architecture contemporains. Les architectes Herzog & de Meuron ont imaginé un grand parallélépipède, comme recouvert de terre. A l'intérieur, des espaces somptueux abritent les collections de la fondation Emanuel Hoffmann (ceux des médicaments Hoffman-La Roche) : depuis les expressionnistes flamands très bien représentés, jusqu'aux artistes les plus contemporains. Le Schaulager a inauguré une politique nouvelle de stockage où les oeuvres ne sont plus emballées dans les caves, mais exposées dans un bâtiment conçu à cet effet. Le grand public n'a accès au Schaulager qu'une fois par an, pour une grande exposition. L'an dernier, ce fut la rétrospective Jeff Wall. Cette année, le Schaulager propose une expo sur la jeune génération avec l'artiste britannique (surtout de vidéos) Tacita Dean et le Belge Francis Als.

Peu connu en Belgique

Francis Als, né en 1959 à Anvers, qui a fait des études d'ingénieur à Tournai et d'histoire de l'architecture à Venise et qui habite Mexico depuis les années 80, est encore peu cité chez nous. Un sondage du magazine «Beaux-Arts» publié il y a trois ans, l'avait pourtant placé en tête des artistes belges les plus reconnus dans le monde.

Depuis lors, on a appris à mieux le connaître. Et le Schaulager lui rend hommage par une exposition, certes réduite, mais représentative de son art. L'exposition reprend un travail entrepris à Mexico. Il fut exécuté entre 1993 et 1997. Francis Als y avait réalisé des dessins, transformés en «poncifs» (des dessins dont les lignes et les contours piqués de trous, peuvent être reproduits sur du papier ou du tissu au moyen d'une poudre colorante) qu'il avait apportés à des peintres professionnels de Mexico, ceux qui réalisent les enseignes des magasins par exemple.

Ces peintres, surnommés les «Rotulistas», s'appellent Juan Garcia, Enrique Huerta et Emilio Rivera. Francis Als leur proposa de reproduire ces dessins, de les peindre et de les vendre sous leurs noms, en lui reversant des droits d'auteurs. Le système a parfaitement fonctionné et ces peintres ont vendu des dizaines d'«oeuvres», sous leurs noms souvent, peintes à l'acrylique sur des plaques de métal à un prix de 1 000 à 2 000 dollars. Francis Als lui-même s'est piqué au jeu et a recopié à son tour les peintures de ces «Rotulistas».

Par cette expérience, Francis Als interroge des questions aussi importantes que celle de l'auteur d'une oeuvre, sa reproduction, le droit d'auteurs, mais il le fait typiquement d'une manière poétique. C'est sa marque de fabrique. Il l'a montré dans ses nombreux travaux comme lorsqu'il a sillonné les rues de Mexico en poussant un grand bloc de glace fondant petit à petit. Ou lorsqu'il engagea des dizaines de jeunes munis de pelles pour déplacer une dune autour de Lima. Ou encore, à Londres, lorsqu'il introduisit un renard, la nuit, dans les salles du National Portrait Gallery et le filma via les caméras de surveillance. Chaque fois, il pose des questions de base et imagine un scénario original et poétique.

La position d'exilé

Marianne Drouin, lors d'une exposition Alys au CAPC de Bordeaux, expliquait: «Sa posture d'exilé lui inspire une série de gestes visant à infiltrer les flux de Mexico, dont le centre historique est souvent qualifié de «territoire de l'incurie» en raison du désordre et de la dégradation de son tissu urbain. En touriste éclairé, Francis Als fait de la marche une discipline artistique lui permettant de révéler la résistance minimale qu'opposent ses habitants aux structures de contrôle et d'uniformisation de la ville. Il collecte ainsi, par l'errance et la déambulation, les éléments d'une mémoire visuelle qui privilégie les images de la précarité. C'est pourquoi la figure du marginal l'intéresse, qu'il soit sans-abri ou chien errant.»

L'exposition au Schaulager reprend cette expérience vieille de dix ans. Elle montre une soixantaine de ces grands tableaux des «Rotulistas», et les prémisses du travail: les photos prises par Als dans les rues de Mexico, traquant les petits accidents de la vie, captant les enseignes, reprenant le tout dans de petits tableaux très magrittiens que le Schaulager expose côte à côte dans un ensemble convaincant. On y montre aussi les «poncifs» (comme les «patrons» des couturiers).

Francis Als sera présent dans le pavillon officiel de la prochaine Biennale de Venise et il prépare un film à l'occasion de l'ouverture du Wiels, le centre d'art contemporain de Bruxelles.

Francis Als, «The sign painting project» (1993-97) : a revision», au Schaulager à Bâle, jusqu'au 24 septembre, en semaine (sauf lundi) de 12 à 18h et le week-end, de 10 à 17h.

© La Libre Belgique 2006