Arts et Expos Envoyé spécial à Sao Paulo

La seconde plus ancienne et plus importante Biennale d’art contemporain est celle de Sao Paulo. Si celle de Venise existe depuis 1895, celle de Sao Paulo fut créée par un industriel dès 1951. Elle en est à sa 29e édition, et celle de 2010 qui s’achève dans une semaine, s’annonce comme un succès avec 159 artistes, 850 œuvres et plus d’un million de visiteurs. L’entrée est gratuite et les écoles viennent si nombreuses que le grand bâtiment de la Biennale résonne perpétuellement de leur passage.

La Biennale connut pourtant bien des vicissitudes. En 2004, elle abandonna le système de représentations nationales (adopté à Venise) pour devenir une méga-exposition organisée par un team de commissaires. Mais en 2008, il y eut des malversations et une crise telle qu’un étage était resté vide en guise de protestation. Pas de ça cette année. Reprise en de bonnes mains, la Biennale a été préparée par deux commissaires brésiliens assistés de cinq autres commissaires internationaux dont l’Angolais, bien connu chez nous, Fernando Alvim, pour être représentative de l’art qui se fait dans le monde entier.

Le thème choisi est fort : art et politique ou comment il est impossible de séparer l’art de la politique, surtout dans ce continent sud-américain qui connut ces dernières décennies tant de dictatures. Elle s’est choisie un beau titre : "There is always a cup of sea to sail in" (il y a toujours un bout de mer pour y naviguer), tiré d’un poème du Brésilien Jorge de Lima et qui exprime que la dimension utopique de l’art se trouve dans l’art lui-même. Pour les deux commissaires, "l’art est un champ de la connaissance qui peut nous apprendre sur le monde qui nous entoure, des choses qu’aucun autre moyen pourrait nous donner, nous amenant par cela même, à changer notre regard sur le monde". Et la poésie est une des voies que l’art peut prendre pour parler politique.

La Biennale est installée depuis 1957 dans un énorme pavillon de 30000 m2 d’expo construit par le grand architecte Oscar Niemeyer (103 ans aujourd’hui et toujours actif !), au milieu du parc d’Ibirapuera. Un parc qu’il a aménagé, y créant une magnifique salle de concert et les musées d’art contemporain et d’art afro-brésilien. Il faut deux jours pour tout visiter d’autant que la Biennale est riche en vidéos (très peu de peintures).

Tant d’artistes et de commissaires donne évidemment un air un peu disparate à l’ensemble, mais on y décèle des œuvres marquantes. Les artistes belges sont bien représentés avec la vidéo de Francis Alÿs (toujours visible au Wiels) sur l’artiste pénétrant les tornades. Elle a fait sensation à Sao Paulo, comme une métaphore du rôle de l’artiste dans le maelström de la politique latino-américaine.

Il y a aussi Chantal Akerman et son installation multividéos sur les pays de l’Est, Kendell Geers (Sud-africain résidant à Bruxelles) et surtout David Claerbout (qui aura en mars une rétrospective au Wiels). Il y présente deux vidéos d’une poésie magnifique qui a subjugué le public brésilien. Dans "The Algiers’sections of a happy moment", il filme en noir et blanc avec de multiples caméras, un groupe d’hommes sur une terrasse d’Alger, qui regardent et nourrissent des mouettes, comme un espoir venu du ciel. Et dans "Sunrise", il montre le contraste entre une bonne, venue en vélo préparer avant l’aube la maison de ses maîtres en Flandre, et la blancheur d’opaline de cette riche maison ultra-contemporaine.

Mais à Sao Paulo, ce sont les artistes sud-américains qui frappent d’abord. À commencer par le Brésilien Cildo Meireles (qui eut en 2009, une rétrospective à la Tate). Dans "Abajur", on voit, depuis une coursive circulaire, une image idyllique et animée de bateau sur la mer tropicale sur un abat-jour géant. Mais vite, on remarque que cette image est générée par trois hommes poussant dans les "soutes" une dynamo géante. S’installe alors un rapport troublant entre le visiteur et les "galériens" de l’ombre, entre l’image et le travail qui l’a généré. Le Cubain Alfredo Jaar est tout aussi efficace avec "The eyes of Gutete Emerita", une survivante du génocide rwandais qu’il rencontra dans l’église de Ntarama où eut lieu un massacre. Il n’a photographié que son regard, mais celui-ci est reproduit en dias, des milliers de fois et entassées sur une table lumineuse. Il nous regarde accusateur.

Un autre Cubain, Carlos Garaicoa, présente des bijoux en argent, appelés "Les joyas de la corona", mais ceux-ci représentent, la base de Guantanamo, le Pentagone ou le cœur de la Stasi. Le Brésilien Gil Vicente fit la sensation du début de la Biennale avec ses grands dessins (notre photo) où on le voit tuer, au revolver ou au couteau, les dirigeants du monde (Bush, Lula, la reine d’Angleterre, etc.). Une pétition demanda en vain le retrait de ces dessins. Henrique Oliveira propose une grande installation pénétrable où le visiteur débouche... par une porte en forme de vagin. Il l’a appelé "L’origine du Tiers-monde" en référence à la toile de Courbet. À chaque étage de la Biennale, on montre des actions des Pixaçao de San Paulo, ces commandos de graffeurs qui viennent en force dans les lieux même privés ou sur les façades et sont poursuivis par la police.

Cet engagement politique des artistes sud-américains trouve son terreau dans les années 60 et 70 des dictatures. La Biennale rend hommage à ces artistes brésiliens comme Hélio Oiticica qui proclamait "sois marginal, sois un héros", ou Lygia Pape dont on voit la grande vidéo "Divisor" de 1968 où elle avait demandé à des dizaines de personnes de passer la tête dans un grand drap blanc (notre photo) exprimant qu’il faut être ensemble pour créer l’harmonie. Ou Arthur Barrio qui, en 1970, jetait au milieu des rues de Sao Paulo, des ballots de viande emballés et sanglants. La police et les gens croyaient d’abord qu’il s’agissait des disparus, enlevés par la police.

L’art et la politique peuvent prendre bien des voies. La Biennale reprend le célèbre photo-montage de Nan Goldin "The ballad of sexual dependency" à côté de celui de Miguel Rio Branco sur les prostituées de Salvador de Bahia : une fulgurante similitude. Le Turc Kutlug Ataman nous saisit en montrant (notre photo) des films de mendiants en gros plan, nous fixant tous dans les yeux, silencieux et accusateurs. Le Chinois Ai Weiwei (interdit de sortie depuis quelques jours par Pékin) présente dans l’entrée la reproduction géante des têtes d’animaux du Palais d’Eté à Pékin qui furent volés par les Anglais et les Français. Judicieusement, on montre aussi le petit film de Samuel Beckett avec simplement une bouche et des dents.

Terminons par deux Françaises magnifiques. D’abord, la photographe Sophie Ristelhueber, qui a pris des photos des chemins reliant la Palestine et Israël, coupés par l’occupant. Photos simples, saisissantes, qu’on retrouve partout à la Biennale. Et Tatiana Trouvé qui propose une grande installation "350 points toward infinity", 350 fils à plomb mais qui ne sont plus verticaux mais obliques, comme figés brusquement grâce à de puissants aimants. Une image de cette vie trépidante qu’on ne pourra jamais espérer immobile mais tout au plus figée dans un instant impossible.