Gauguin en route vers la Modernité

Roger Pierre Turine Publié le - Mis à jour le

Arts et Expos A Amsterdam

Premier accrochage du genre à visualiser le Café Volpini, connu aussi comme Café des Arts, dans sa dimension historique et pratique, chaises et bars accompagnant de concert affiches, documents et œuvres de l’événement, cette exposition du Van Gogh Museum constitue un morceau de choix pour mieux comprendre et apprécier l’importance et l’influence de Paul Gauguin (1848-1903) non seulement sur les artistes de son entourage mais aussi, bien plus conséquentes, sur une Modernité désormais en marche.

Les innovations plastiques d’un Van Gogh et d’un Cézanne, conjuguées à celles de Gauguin, apôtre de l’aplat et des couleurs tranchées entre elles, ont engagé sur des voies d’importance la création moderne d’abord, contemporaine ensuite. Les trois artistes précités ont, en effet, chacun à sa façon, redistribué les cartes de l’art de peindre, fomentant de nouvelles implications, abstraites ou expressionnistes. 1889, un monde nouveau s’ébranle et l’expo universelle parisienne, avec sa Tour Eiffel, sa Salle des Machines, ses inventions, son monde exotique et ses 28 millions de visiteurs frappe les imaginations. Et là-bas, alors qu’un palais des Beaux-Arts accueille, dans le faste, l’art officiel en lequel se conjuguent, peu ou prou, valeurs académiques - tels Emile Renouf, Pascal Dagnan-Bouveret ou Jules Breton - mais aussi personnalités d’exception - un Fantin-Latour et surtout un Manet - illustrés ici d’entrée de jeu, le Café Volpini, rebaptisé Café des Arts, accueille en dernière minute, faute d’autre décor, des toiles signées Schuffenecker, Laval, Anquetin, de Monfreid, Emile Bernard et Paul Gauguin, le meneur de la troupe.

Une relève qui contraste évidemment avec l’art des maîtres armoriés. Ils sont jeunes, révolutionnaires à leur manière, enthousiastes, aiment les couleurs qui flambent et les paysages animés. "Groupe impressionniste et synthétique", ces jeunes turbulents ont œuvré de pair en Bretagne, au Pouldu et à Pont-Aven, et ils entendent s’écarter du réalisme et du naturalisme en développant une peinture chargée d’essentiel, formes novatrices et sensations au diapason.

Cette première grande salle nous montre aussi, exemplaire complet et rare, à l’époque vendu en quatre exemplaires seulement au prix de 30 francs, la "Suite Volpini", une série de dix zincographies réalisées par Gauguin à l’initiative de son marchand Théo Van Gogh, sorte de panorama d’une œuvre en route vers les chefs-d’œuvre, souvenirs de ses séjours en Arles, en Martinique, en Bretagne.

Dans cette salle, où l’on perçoit fort bien les rapprochements possibles entre les divers membres du groupe, une peinture de Gauguin tranche déjà par l’audace de sa composition et des couleurs, "Dans les flots", de 1889. Gauguin s’offre ensuite l’étage et trois ou quatre thèmes s’y disputent une mise en exergue juste, appropriée : Autoportraits, Paysages bretons, Arlésiennes, Lieux exotiques. Avec 60 pièces au catalogue et, à l’étage, quatre sculptures ou céramiques de Gauguin en guise d’oriflammes pour encadrer peintures et dessins, l’exposition dans son ensemble balise bien le portrait du voyageur enthousiaste que fut un Gauguin qui, d’octobre 1886 et un premier séjour à Pont-Aven, à sa mort le 8 mai 1903, aux Marquises, à Hiva-Oha, ne cessa de bouger, en quête de l’innocence des peuples anciens, cette virginité spirituelle d’augustes civilisations dont il tenta de retrouver les secrets. Il fut ainsi le premier primitiviste de l’art moderne.

Le survol de tout l’art de Gauguin est fort réussi, qui souligne sa prodigieuse originalité, sans pour autant nier des parallèles possibles, témoignages à la clé, avec les graveurs japonais, Van Gogh ou Emile Bernard, et l’on sait la polémique qui brisa l’entente entre ce dernier et Gauguin, le premier reprochant au second de lui avoir volé l’idée de larges aplats de couleurs, le fameux synthétisme.

Gravures Volpini rehaussées de couleurs à la main, bois sculptés polychromés, toiles importantes, tout Gauguin apparaît idéalement en filigrane de cet ensemble. Gauguin et ses lavandières, ses baigneurs, ses ondines, ses misères humaines et ses divinités. Un tendre pastel, "Tête de Martiniquaise" (1887) précède des œuvres magistrales, telles "Soyez mystérieuses" d’Orsay, "Ronde des petites Bretonnes" de Washington, "Autoportrait" de Moscou, "Quoi de neuf ?" de Dresde.

Roger Pierre Turine

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