Arts et Expos Envoyé spécial à Toulon

Le havre de paix de cette villa d'un ancien pacha convient à merveille au travail perpétré de silences d'un artiste qui aura mûri sa vie en scrutant en lui des parts d'étrangeté sociale sans commune mesure avec le monde environnant. Avec Georges Bru, né à Fumel, dans le Lot-et-Garonne, en 1933, émigré à Toulon depuis trois décennies, notre imaginaire se retrouve sans cesse titillé par la façon inédite qu'il a de transposer une réalité floue, transcendée, dans l'espace restreint de papiers ordinaires qui - tout compte fait - ne lui en demandaient peut-être pas tant. Bru s'est appliqué. A contre-courant des us et coutumes des arts de son temps, en explorateur infatigable de l'insondable qui gît sous le chapeau de l'individu. Conçue par Robert Bonaccorsi, maître de céans, auteur du texte court mais dense accompagnant le superbe ouvrage de circonstance, l'exposition balaye, dans le foisonnement des audaces graphiques et plastiques, matiéristes aussi, une vie de remises constantes sur le métier de la patience.

Platement dit, avec un dessin de Bru, vous en avez pour votre argent ! Un dessin de Bru se mérite. Tant il recèle des milliers de points crayonnés libérateurs d'énergies, de tensions, de voluptés, d'histoires sans fin.

A ses débuts, Bru taquinait une espèce de surréalisme lointainement hérité de Bellmer, proche parent peut-être de Rebeyrolle. Une parenté élective. Un goût pour l'étrange peu ou prou morbide, incendiaire sous ses formes gestuelles, renfermées. Puis, l'écriture s'est simplifiée. En apparence. Des êtres, des portraits bien plus identifiables, ont surgi de la pointe de ses crayons et pastels. Reconnaissables à première vue... Quand bien même leur étrangeté ne faisait en réalité que croître, en raison d'une identité, à l'autopsie, moins évidente que prévu. Un dessin de 1975 est intitulé "Le cabinet particulier". Il fait référence à Fantômas et à l'illustration populaire, à laquelle Bru a puisé une part de son inspiration. L'univers impalpable du rêve, mais d'un rêve à relents d'inquiétude, de mystère, de poésie, peuple plus sûrement son cheminement en quête de sens à la vie. Les titres de ses dessins ne sont d'ailleurs pas essentiels à leur perception. Ce qui fascine et émeut, c'est leur réalisation au départ de presque rien : un personnage au bâton, deux frères, une jeune femme bien coiffée... Bardé de tels éléments, en soi anodins, Bru nous immerge dans un monde, le sien, où tout devient étrange, capiteux, insondable, merveilleux. Il faut voir de près ses petits portraits. Quelle générosité dans le doigté, quelle finesse dans le rendu, et cette magie de la profondeur ! C'est beau comme du Primitif et accaparant d'actualité avec ces regards emplis d'infini, d'interrogation éperdue, d'incommunicabilité quand deux êtres se font pourtant face. Hors du temps, l'art de Bru semble éternel. Et, bien sûr, universel. Portrait d'humains trop humains, il va au-delà de l'humain, de l'animal, du monde visible.

Villa Tamaris Centre d'Art, avenue de la Grande Maison, La Seyne-sur-Mer (Toulon). Jusqu'au 6 avril, tous les jours sauf lundis et fériés de 14 à 18 h 30. Infos : 00.33.4.94.06.84.00 et Web www.villatamaris.fr