Herb Ritts ou le talent sans hasard

Portrait, Aurore Vaucelle Publié le - Mis à jour le

Arts visuels

Tandis que de grands placards publicitaires habillent les rues de Los Angeles de la jambe dénudée d’une Cindy Crawford à la moue séductrice, les puristes doivent se dire que Herb Ritts, au musée Getty, c’est facile. Entendez par là que les gens vont s’y presser. Mais est-ce que c’est vraiment de l’art à exposer ? Curieux comme parfois certains photographes perdent leur crédit artistique dès qu’ils se permettent de travailler dans le monde de la mode ou de la publicité.

Question réputation, Richard Avedon ne s’en sort pas trop mal dans la mémoire collective, et Helmut Newton a eu récemment son expo au Grand Palais, à Paris, réhabilité par le grand public qui s’est pressé pour aller voir ses clichés. Mais pour Herb Ritts, on ne sait que penser de sa postérité. Ses photos, ses clips, ses pubs, sont connues dans le monde entier, à n’en pas douter. On pense, en particulier, à ce cliché noir et blanc où "Stephanie, Cindy, Christy, Tatjana, Naomi" sont assises nues, pudiques - ce qui est rare dans la photo de mode -, fragiles. Mais la visite de l’exposition de L.A. ou, plus globalement, l’exploration du travail de Ritts démontre que le bonhomme ne s’est pas contenté des univers de la mode et de la publicité - bien qu’il faille l’avouer, c’est le monde des magas en papier glacé qui l’a remarqué en premier.

Né en 1952 à Los Angeles, dans une famille de commerçants, Herb Ritts ne se pense pas destiné à un travail artistique. Il part étudier l’économie à New York, où il devient, par la suite, représentant de commerce. Curieux, pour celui qui, depuis longtemps, s’intéresse surtout à représenter. En 1976, il s’achète son premier appareil 35 mm et clique sans rien dire. De retour à L.A., il prend des cours du soir à l’Art Center College of Design de Pasadena. La photo reste cependant en périphérie d’une vie qui, selon lui, ne peut lui être dédiée. En 1979, pourtant, les photographies qu’il a faites de Richard Gere, et qui dépeignent l’acteur mi-cow-boy, mi-bad boy, claquent à la figure d’une Amérique en train de se moderniser, laissant derrière elle les oripeaux hippies de la contre-culture. Les clichés d’Herb Ritts commencent à s’acheter : "Newsweek", "Interview" les publient.

Amusant, cependant, dans la mythologie de Ritts lui-même, son parcours est d’abord "affaire de hasard". Il dit, lui, ne pas avoir provoqué ce type de destinée artistique - mais bien souvent cet argument du hasard cache une envie indéboulonnable de réussir, freinée par la seule crainte d’oublier de là où on vient ou la peur d’être perçu comme immodeste.

Ritts photographe prend néanmoins rapidement le chemin de la célébrité. Il faut dire que les magas de mode le paient à coups de gros cachets. Contrat annuel d’un million de dollars chez Condé Nast, campagne pub à 40 000 dollars la journée. Ce qui n’empêche que le travail du bonhomme ne plaît pas toujours - comme cette série où l’on voit Naomi en cuissardes vernies : too much pour "Vogue", qui apprécie d’être esthète Jusqu’à une certaine limite.

En parallèle de ces collaborations plus "mercantiles", Herb Ritts explore le domaine qui l’a toujours intéressé : le corps, dans sa nudité. Proche d’une esthétique qui n’est pas sans rappeler la période de l’avant-guerre, où les corps sont représentés selon les canons de la statuaire grecque (comme chez George Hoyningen-Huene ou Horst), et regardant également du côté de Bruce Weber et Robert Mapplethorpe, il développe un style bien à lui, dans lequel les corps, nus, ne sont pas exposés mais volontairement magnifiés. Son utilisation du noir et blanc, auquel il donne une véritable texture, crée un univers presque duveteux et contribue à détacher le sujet de la réalité. Son travail s’entiche, en même temps, d’une certaine géométrie des formes. Surtout, il dompte la lumière. Comme si, pour lui, le soleil californien était un formidable spot qu’il oriente selon ses besoins.

Dans les années 80, continuant son approche de l’esthétique corporelle, il travaille avec des danseurs et des athlètes. Ses clichés arrêtent, une seconde, les corps en mouvement - une touche que l’on retrouve également dans des travaux pour des publications de mode. Mais, à ce sujet encore, lorsque Ritts fait le récit de cette série prise dans le désert, auprès du lac Mirage en 1990 (cf. photo de gauche), il rapporte que c’est le hasard qui lui permit de saisir Naomi dans son voile ou Christie sous sa calotte ovoïde Et l’on se dit que, pour Herb Ritts, le hasard fait souvent bien les choses.

Les maisons de mode (Versace, Hervé Léger) avec lesquelles il collabore ne lui demandent pas de créer une identité visuelle pour leur marque mais veulent bel et bien la touche Ritts, entre lumière et géométrie. La griffe Calvin Klein, qui fait appel au photographe au début des années 90, a d’ailleurs gardé cette identité visuelle "très Ritts" jusque maintenant.

Dans son atelier de Santa Monica Boulevard, ancien studio de danse de Gene Kelly, Herb Ritts déploie, à la demande, un grand mur blanc sur roulettes qui lui permet de créer cet univers de lumière saturée. Reste qu’à la lecture de ses clichés, c’est définitivement son amour pour le in situ qui transparaît. Et cette connexion avec sa terre de Californie. Photos et bientôt clips vidéos, qu’il tourne pour Madonna, Chris Isaak ou Janet Jackson, travaillent au corps le paysage californien, qu’il soit désert ou bord de mer.

Sa célébrité des années 90 - il est un proche de Madonna -, la diffusion de ces travaux - ses clips à l’esthétique érotisante sont massivement colportés par MTV - lui enlèvent néanmoins le droit d’être considéré comme artiste. Une collaboration avec Keith Haring, qui est alors le roi de l’art contemporain, est mise en cause par les intellectuels de l’art qui reprochent à Herb Ritts de produire un travail creux, et simpliste, surtout incapable d’un regard critique sur cette Amérique post-moderniste des années 80. Ritts ne bouge pas d’un iota, continue son bonhomme de chemin. En 1989, il apprend qu’il a le sida, mais ne lâche pas prise. En 1993, il s’engage dans la défense des droits des gays et signe une campagne publicitaire qui soutient les militaires homosexuels condamnés au silence.

Intimement ancrée dans son époque, en phase avec les questions du moment, l’iconographie de Ritts apparaît également très sexualisée : le combat des sexes n’est plus l’affrontement masculin/féminin, il faut désormais défendre la liberté des corps à s’exprimer. Forcément, à certains endroits et à certains moments, le bonhomme semble gêner. Certains de ses travaux sont censurés au Japon, ou lors d’une expo à Boston en 1996 - la même année, paradoxalement, le musée des Beaux-Arts de Boston met en scène sa première expo monographique.

Il disparaît en 2002, d’une pneumonie, une semaine après une prise de vue venteuse dans le désert El Mirage, qu’il affectionnait tant, comme décor grandiloquent de ses photographies. Le gay californien sidéen qui faisait de la mode et qui se consacrait au nu photographique ne plaisait pas à tout le monde. Pas assez subversif pour certains, assurément trop pour d’autres Comme si suivre le chemin esthétique auquel on adhère intimement était un choix médiocre Erreur de jugement.

Herb Ritts, "L.A. Style", au Getty Center, à Los Angeles. Jusqu’au 26 août. Infos sur www.getty.edu

Très riche catalogue d’exposition, disponible en librairie et sur le Web, 45 euros env.

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