Arts et Expos

Le prestigieux MoMA de New York vient de l’annoncer officiellement et de confirmer la nouvelle que nous donnions en primeur il y a quelques semaines. Le Museum of Modern Art a acquis l’essentiel de la célèbre collection belge d’Herman et Nicole Daled, sur l’art conceptuel européen et américain entre 1966 et 1978. Au total, 223 œuvres de tous types, dont la plus grande collection d’œuvres de Marcel Broodthaers (80) et des œuvres historiques de Daniel Buren, Niele Toroni, On Kawara, Dan Graham, James Lee Byars, Sol LeWitt, Vito Acconci et d’autres. Elle a acheté aussi toutes les archives qui éclairent cette époque bouillonnante de l’histoire de l’art dont le musée new-yorkais n’avait jusqu’ici que peu d’œuvres. "La collection Daled est une des acquisitions les plus importantes de l’histoire du musée, explique son directeur et elle remplit des manques de nos collections et approfondit considérablement d’autres parties de celles-ci." A partir du 22 juin, le MoMA exposera un choix des œuvres de la collection Daled. Au même moment, le Getty Museum de Los Angeles annonce le rachat des archives Harald Szeemann.

Nous avons rencontré Herman Daled dans le très bel hôtel Wolfers qu’il habite depuis les années 70, à deux pas de l’hôpital Cavell à Uccle, où il exerça son métier de radiologue. Une maison 1930, classée, d’Henry Van de Velde, dans laquelle habitèrent la baronne Stoclet et ses filles avant de rejoindre le palais Stoclet. Il la préserve dans son état initial, quitte à ce que les murs s’écaillent, mais reprenant une citation de l’architecte Luis Kahn, il explique : "Je crois à la valeur des ruines, un bâtiment retrouve alors son esprit initial ."

Pourquoi vendre et pourquoi au MoMA et pas à un musée belge ?

Je rappelle d’abord que je n’avais jamais exposé cette collection. J’avais accumulé des œuvres et des archives (notes, lettres, fiches). C’est Chris Dercon, alors directeur de la Haus der Kunst à Munich, aujourd’hui directeur de la Tate Modern à Londres, qui m’a proposé de venir avec une équipe étudier ce que j’avais et le présenter à Munich. Ils ont passé trois mois chez moi et décidé de montrer ce que Nicole et moi avions acquis entre 1966 (achat de notre premier Broodthaers, "La robe de Maria") et 1978 (achat de 70 papiers de Toroni, marquant la fin d’une période de notre vie). Ils ont fait un boulot formidable et publié un magnifique catalogue (qui est en passe d’être traduit en français). Tout le monde me demanda ce que cette collection allait devenir après ma mort (NdlR : Daled est né en 1930). Je n’en savais rien et j’imaginais mon fils, mon seul héritier, devoir se débrouiller avec tout ça. Je dois avouer que j’ai été déçu du manque total d’intérêt de la part des institutions belges. A part Joost Declercq, directeur du musée Dhondt Dhaenens à Gand et Dirk Snauwaert du Wiels, pas un directeur n’est venu à Munich voir cette collection, ni le musée des Beaux-Arts, ni le Smak, ni le Muhka, ni le Mac’s, ni Ostende. Par contre, j’avais des offres du Ludwig Museum, de l’Art Institute de Chicago, de la Culturgest de Lisbonne, d’un musée mexicain. Mais c’est Christophe Cherix, le spécialiste du MoMA, qui nous a convaincus. Il a fait venir toute la collection et les archives à New York pour les présenter devant le conseil des donateurs (board of trustees). Nous avons offert cinq œuvres clés de Buren, Toroni, Graham et Sol LeWitt. J’avais ainsi une réponse à ma question et j’ai eu de la chance de pouvoir prendre une décision "pre mortem" en trouvant une destination favorable à ma collection et éviter ainsi des ennuis à mon fils.

Ne ressentez-vous pas aujourd’hui un grand manque ?

Une sensation bizarre, c’est vrai, mais mourir est encore pire, car on se sépare alors de tout. J’ai fait de mon vivant ce qui était inévitable. Mais c’est curieux, alors que j’avais la plus grande collection de Broodthaers, de ne plus en avoir un seul ! A posteriori, je suis reconnaissant aux institutions belges de ne pas avoir marqué d’intérêt car il eut été cornélien pour moi de choisir entre elles et le MoMA.

Mais Michel Draguet (musée des Beaux-Arts) avait envisagé un moment un musée Broodthaers, dans le bâtiment de la Cour des comptes ?

Je n’ai jamais été contacté. Ce n’était pas une question de budget car quand la volonté politique y est, tout est possible et on trouve l’argent. Il n’y a maintenant plus de musée d’Art moderne à Bruxelles ! C’est une lacune typiquement belge : plus de gouvernement, plus de musée, et cela marche cahin-caha, même bien, dit-on. Il est vrai qu’il est peut-être trop tard maintenant de vouloir rattraper la Tate ou le Pompidou, d’autant que les gens peuvent se déplacer rapidement.

Vous présidez le Wiels, après avoir dirigé la société des expositions au palais des Beaux-Arts, vous continuez à visiter les ateliers de jeunes artistes…

Oui, mais cela n’a rien de commun avec mon engagement dans le monde de l’art dans les années 66-78. Qui pourrait d’ailleurs aujourd’hui encore maîtriser la scène de l’art actuel ? Sauf quelques professionnels, plus personne n’a de vue globale sur ce qui se passe. Moi, je me suis intéressé à une petite quinzaine d’artistes, tous plus ou moins conceptuels, qui ont complètement changé l’approche de l’art et amené le film, la photographie, l’installation, à avoir droit de cité comme la peinture.

Au départ (et toute votre vie), vous êtes médecin radiologue et c’est le prix Nobel de médecine, Albert Claude, qui vous pousse vers l’art contemporain !

J’avais terminé mes études en 1954 et j’ai travaillé six ans avec le professeur Claude, un homme qui ne s’intéressait pas aux arts plastiques mais bien à la musique contemporaine (Cage, Xenakis, Boulez). Mon grand-père s’intéressait aux arts primitifs, mon père aux expressionnistes flamands. Et c’est Albert Claude qui m’a dit de ne pas retourner aux ornières familiales mais de voir plutôt ce qui bougeait chez mes contemporains. Il m’a appris à faire la différence entre les arts de jouissance et les arts de connaissance, à voir que la démarche qui préside à une œuvre est au moins aussi importante que la réalisation. J’ai essayé, exploré des pistes. Il faut se remettre dans le contexte des années 60, quand régnait un incroyable remue-ménage de contestation de l’art. On voulait alors dynamiter les musées et plastiquer la Vénus de Milo. Et dans ce contexte, un groupe d’artistes montrait une nouvelle forme d’art qui niait le talent et la subjectivité. C’est cela qui m’a fasciné. Je déplore aujourd’hui, j’abhorre même, les œuvres dites spectaculaires, gigantesques, comme celle de Kapoor au Grand Palais. Elles sont comme les iguanodons et disparaîtront. Et le conceptuel peut être magnifique. Que ceux qui en doutent aillent à la Dia Foundation à Bacon, près de New York, remplie d’œuvres conceptuelles sublimes. Si on n’a pas de musée d’Art moderne, il faudrait obliger les jeunes à aller à la Dia Bacon, comme d’autres font le pèlerinage à La Mecque.

Que devient alors la notion de beau ?

Le beau est un piège absolu. C’est, certes, une nécessité et un plaisir, mais la notion de "beau" suppose toujours une référence à du "déjà vu". J’étais chef de service en radiologie et je présentais parfois à mes étudiants un "beau cas de cancer de l’estomac", "beau" car il renvoyait aux caractéristiques du cancer. Chaque fois qu’on parle d’une belle femme, d’un beau coucher de soleil, chacun fait le lien avec ses présupposés de ce que c’est le beau. Moi, j’ai raisonné en sens inverse. Chaque fois qu’une œuvre m’a paru belle, je m’en suis détournée en me disant que je la connaissais déjà. Un exemple : j’adore les œuvres avec des lettres, or je n’en ai acheté aucune. Des tas d’artistes s’évertuent à faire du beau, moi, je ne demande pas ça mais de l’intéressant. Tous les artistes qui ont résisté à l’épreuve du temps furent d’abord rejetés car ils dérangeaient les idées de beau de l’époque. Mais ça évolue. Van Gogh était massivement rejeté. Aujourd’hui, tout le monde le trouve beau "car il ressemble à du Van Gogh" ! En 1966, j’ai acheté "La robe de Maria" de Broodthaers, une robe en laine sur un cintre, avec un sac de papier couvert de coquilles d’œufs. Une œuvre fragile, l’antiœuvre par excellence !

Vous êtes, avec votre épouse Nicole, un collectionneur pas comme les autres. Les artistes étaient reçus chez vous. “Chez les Daled, on reçoit à boire, à manger, à fumer et, en plus, ils achètent”, disait-on. Et il y a vos contrats très spéciaux.

Il existe une grande différence entre faire une collection et avoir une collection. Dans ce dernier cas, c’est comme le fou de jazz qui achète plein de CD jusqu’à avoir une collection. Faire une collection, qu’elle soit d’art ou de timbres, est bien différent. J’ai "collecté", au sens où à l’église on collecte l’aumône ou au sens où le laitier collecte les bouteilles. Cela implique une déambulation dans le monde de l’art. Certes, cela peut devenir hétérogène. Quant aux "contrats", c’étaient des blagues mais sérieuses. J’ai ainsi racheté un tableau de Toroni que j’avais déjà acheté deux ans avant, en lui disant : "Ne te fatigue pas à faire la même chose, on va racheter l’œuvre et indexer le prix ." Avec Buren, il y a eu un contrat qui stipulait que pendant douze mois, je n’achèterais rien d’autres que du Buren (sauf des Broodthaers bien sûr). Il m’avait dit que ma collection était sans fil rouge et il me proposait de m’amener chaque mois une de ses toiles. J’ai ensuite acheté beaucoup de Lawrence Wiener qui tapait une phrase à la machine et la punaisait au mur. Une de ses œuvres coûtait le prix d’une demi-voiture, mais nous soutenons ces démarches.

C’était des œuvres vite faites et chères !

Dire ça, c’est comme dire que mon fils peut faire aussi bien que Picasso ou Twombly. J’espère que les artistes conceptuels nous auront au moins débarrassé de ces remarques idiotes.