Arts et Expos

Les personnages chorégraphiques font partie depuis longtemps de l’univers de Michèle Noiret. Qui trouve dans le cinéma de larges pans de son inspiration. Plus même, confie-t-elle, que dans les arts scéniques, le théâtre ou la danse.

"Ce qui m’inspire au cinéma, c’est la façon dont on travaille le temps, les perspectives, les plans, les angles, la façon dont on va en profondeur, dont on peut reconstruire l’image différemment. Sur un plateau de théâtre - qui n’est jamais qu’un rectangle devant lequel on est assis -, ce qui m’intéresse c’est de réinventer cette architecture spatiale, avec les moyens techniques dont on dispose aujourd’hui." Encore que, précise-t-elle, cela l’occupe depuis "Les Plis de la nuit" (1996), la première de ses pièces à intégrer des images filmées. "En fait, chaque spectacle change la façon d’envisager le suivant, inspire et influence ceux qu’on fera ensuite, réinjecte une envie de chercher d’autres choses. On a des pistes, des intuitions. Ça pose chaque fois des jalons pour aller vers l’étape suivante. C’est un engrenage passionnant. On creuse de pistes, c’est infini - et ça dépend beaucoup des collaborateurs avec qui on est en recherche."

Approfondir les liens

Pour le Ballet de Lorraine, elle crée en 2007 "De deux points de vue", duo qui sonde les possibilités de la danse-cinéma. Dans "Demain" (qui lui vaudra le prix de la critique du meilleur spectacle de danse pour la saison 2008-2009), Michèle Noiret partage le grand plateau du National avec quatre assistants et un caméraman, pour un questionnement du monde et de sa part d’inacceptable. Dès alors germe ce qui - une fois aplanies les difficultés inhérentes au temps, à la disponibilité, aux moyens - deviendra "Hors-champ". Entre-temps, "Minutes opportunes" (2010) est une pièce délicieusement cinématographique, voire hitchcockienne, bien que sans images. Quant à "Hôtel Folia", qu’elle crée en 2011 à la demande de Frédéric Flamand pour dix danseurs du Ballet de Marseille, il intègre à la danse images, décors et interprètes filmés, avec une belle acuité. Autant d’étapes où, sans doute, lire les signes précurseurs de la création qu’on découvrira mercredi à Bruxelles.

Approfondir les liens entre spectacle vivant et cinéma, voilà le chemin que trace la chorégraphe. Elle a pour ce nouveau projet collaboré avec le cinéaste Patric Jean, spécialiste du documentaire.

En juin puis en décembre 2012 ont eu lieu des séances préliminaires sur le fil rouge proposé par Michèle Noiret, tandis que la scénographie devait déjà être conçue, afin d’inscrire le projet dans l’espace et que les danseurs puissent y chercher, y improviser. "En janvier, j’avais les pistes, j’ai écrit un scénario de A à Z, à partir de ce que les danseurs donnent et m’inspirent. Je sentais les fils, les histoires. Cependant on n’est pas dans un film, et jamais dans un récit linéaire, mais davantage dans la sensation des choses. Dans le rêve, le cauchemar, et le fait de se laisser porter par eux. C’était un canevas, détaillé, dont l’essentiel est toujours là même s’il y a eu des aménagements, des digressions."

Logique déstructurée

Juan Benitez, Filipe Lourenço, Isael Mata, Marielle Morales et Lise Vachon : Michèle Noiret avait déjà travaillé avec chacun des cinq interprètes de "Hors-champ". "Pour ce projet, complexe, j’avais besoin de présences théâtrales naturelles, et qui passent bien à l’image, de danseurs qui soient prêts à s’investir de façon différente - au départ d’une idée dramaturgique plutôt que de phrases chorégraphiques, comme c’est le cas d’habitude - tout en restant très présents sur les questions de mouvement."

Ils sont - outre le caméraman de plateau Vincent Pinckaers - les cinq personnages de "Hors-champ", "dont les chemins se croisent et s’entrecroisent, s’inscrivant dans les rêves les uns des autres, jusqu’à créer une situation labyrinthique. Une intrigue se dessine entre deux des personnages; la scène se construit autour de ça. Le rêve, ici, est un moyen d’amener une structure, une logique fragmentée, déstructurée."

Comme souvent chez Michèle Noiret, on se trouve dans des univers hybrides, aux frontières floues ou mouvantes. "L’idée de départ était de travailler sur des personnages réels, dans des décors réalistes : un coin de salon, une chambre, des pièces reproduites dans la scénographie de Sabine Theunissen, sur scène, d’après les vraies maisons dans lesquelles on avait tourné." C’est aussi une des difficultés de ce travail, souligne la chorégraphe : s’adapter à ces espaces issus du quotidien, "trouver ce qu’on peut faire là sans perdre en présence dansée". Le tout alors que, précisément, "Hors-champ" agit sur "l’idée de la perte de repères, entre le direct et l’enregistré, le réel et la fiction."

Le décor - et son envers, montré - est manipulé à vue par les danseurs, qui transforment la scène et sa géographie, explique Michèle Noiret. "Une façon de passer de l’autre côté du miroir, d’être perdu dans nos mondes enfouis, cachés, de révéler notre façade et ce qu’il y a derrière."

Inventer une écriture nouvelle

Si les projets fluctuent, une envie constante les traverse : parler du monde. "La danse permet d’aborder des choses qu’on ne peut nommer. La bande-son, le film, les lumières y contribuent", note celle qui retrouve ici notamment ses complices Todor Todoroff à la composition sonore et Xavier Lauwers à la création des éclairages.

Dans ce parcours qui lie danse et cinéma, il s’agit pour Michèle Noiret d’associer ces langages, cinématographique d’une part, scénique de l’autre, pour en faire une écriture neuve, inédie. "Ce n’est pas gagné, mais c’est passionnant. C’est quelque chose qu’on cherche, qu’on invente sans cesse à mesure qu’on le fait."

La recherche constitue une part importante de la création chez la chorégraphe. Et son statut d’artiste associée au Théâtre national (depuis la saison 2006-2007), l’autorise à ouvrir son laboratoire, à en présenter les essais - extrêmement travaillés - à un large public. "Il y a toujours la volonté d’embarquer les gens, oui, dans une aventure où, outre la forme, il y a de l’humain, de l’humour, de la vie, de la mort, de l’amour. Pour cette pièce on a suivi les pistes aussi de l’intime et du filmé, sujet médiatiquement très actuel. Une sorte de film passe à travers toutes ces réflexions, avec notamment les questions de la domination, de la faiblesse, de la vulnérabilité "

Clins d’œil cinématographiques

Si aucun film existant ne se retrouve explicitement cité dans "Hors-champ", il y a eu dans le processus de création, reconnaît Michèle Noiret, "beaucoup de clins d’œil. Le Procès d’Orson Welles, construit sur une idée de cauchemar et d’intrusion dans l’intimité. L’univers de David Lynch, aussi, très ancré dans la sensation : il ne racontera jamais l’histoire que racontent ses films. En cela c’est très proche de la danse, où importe ce dans quoi on est plongé, et que parfois les mots, quand ils surgissent, effacent ou cassent. Et puis Ingmar Bergman, dans l’inspiration des situations et la façon de montrer les choses".

Un rapport ainsi s’établit, inédit, impalpable et sensible, entre danse et images, traitées en direct par Benoît Gillet, régisseur vidéo, "une salle de montage à lui seul, qui gère le live, l’enregistré, les rapports d’images". Tout cela dans la durée comptée et l’éphémère absolu de l’art vivant. Un défi.

Bruxelles, Théâtre national, grande salle, du 24 avril au 8 mai, à 20h15 (mercredi 8 mai à 19h30). Durée : 1h15 env. Introduction au spectacle le 7 mai. Rencontre après-spectacle le 8 mai. De 10 à 19 €. Infos&rés. : 02.203.53.03, www.theatrenational.be; www.michele-noiret.be

"Hors-champ" sera présenté au Théâtre national de Chaillot, à Paris, du 14 au 16 mai. Puis à Luxembourg en novembre, à Liège en janvier et à Mons en mars 2014.