Arts et Expos Dossier

Le 6 janvier 1861, il y a exactement cent cinquante ans, naissait, à Gand, Victor Horta. Son père, Pierre Horta, qui avait déjà 66 ans, eut, au total de deux mariages, 12 enfants.

Cent cinquante ans plus tard, la gloire d’Horta est devenue incontestable. Il est placé parmi les plus grands architectes de l’Art Nouveau, à l’instar de Gaudi en Espagne, Hector Guimard en France et Mackintosh en Grande-Bretagne. Bruxelles s’est autoproclamée capitale de l’Art Nouveau grâce à ses splendides maisons et celles de ses émules. Horta est devenu une marque qui attire le tourisme comme le sont Magritte, Brel ou Tintin. Deux musées (Cinquantenaire et Beaux-Arts) se disputent l’idée de faire une section "Art Nouveau".

Il n’en fut pas toujours ainsi. En 1965-1966 eut lieu la démolition de la Maison du peuple, chef-d’œuvre de l’architecte, à la rue Stevens en bas du Sablon, pour y placer un bien piètre bâtiment. La honte est d’autant plus vive qu’une pétition avait été lancée pour la sauvegarde de la Maison du peuple, signée par les plus grands architectes d’alors, dont Mies van der Rohe. Mais rien n’y fit. La démolition et, quelques années plus tard, la revente à un ferrailleur d’une partie des structures, restent des fautes indélébiles.

Françoise Aubry qui dirige, depuis 1976, le musée Horta installé dans la maison personnelle de l’architecte à la rue Américaine, fut de tous les combats. Elle peut témoigner de l’intérêt sans cesse croissant pour l’architecte. "Nous recevons de 60 000 à 70 000 visiteurs par an. Aussi sommes-nous occupés à déménager nos bureaux et archives dans la maison voisine afin de laisser, en 2012, toute la place aux visiteurs. Au début, les Français venaient avec l’idée qu’Horta avait copié l’art de Guimard. Aujourd’hui, c’est l’inverse, ils viennent pour voir l’œuvre d’Horta qui, disent-ils, a tant inspiré Guimard." Le combat pour Horta n’est pas totalement achevé. Elle regrette ainsi que, malgré le travail respectueux de Philippe Samyn sur le site, on n’ait pas pu préserver à l’identique les pavillons de l’hôpital Brugmann créés par Horta, comme on l’a fait à Barcelone avec l’hôpital pavillonnaire de Luis Domenech i Montaner.

Mais paradoxalement, elle craint qu’à force de trop voir l’"Art Nouveau", on en arrive à créer une ville faite d’îlots "Art Nouveau" en oubliant le reste. "Je suis triste qu’on néglige d’autres architectures intéressantes même si elles ne furent pas aussi révolutionnaires, comme le néogothique ou les bâtiments néo-Renaissance d’Henri Beyaert, parfois splendides et qu’on continue à démolir."

Pour elle, la principale caractéristique d’Horta fut de créer "la beauté pour tous, partout, de faire de la vie quotidienne une expérience esthétique, de donner dans les maisons de la vie et de la lumière, d’en faire plus qu’un simple abri confortable. Vivre dans une architecture aussi belle est un cadeau". Horta avait bien retenu la leçon des Anglais d’Arts & Crafts. William Morris disait qu’il fallait qu’il n’y ait dans une maison "rien qui ne soit beau".

On peut aujourd’hui admirer l’œuvre d’Horta à Bruxelles (où il avait sa clientèle) dans 23 lieux conservés (lire ci-contre), mais aussi à Tournai où il construisit le musée des Beaux-Arts.

Après son enfance gantoise et une passion pour le violon, Victor Horta travailla un temps à Paris, puis vint à Bruxelles où il travailla avec l’architecte Alphonse Balat (l’architecte du musée de Beaux-Arts) qui lui donna la connaissance du vrai classique. C’est dans ce style qu’il créa sa première œuvre, austère et belle, le pavillon des passions humaines dans le parc du Cinquantenaire. La maison Autrique (restaurée grâce à François Schuiten) annonce déjà le grand Horta. Mais c’est l’hôtel Tassel, à la rue Paul-Emile Janson, en 1893, qui marqua une vraie révolution dans l’histoire de l’architecture. Horta balayait le passé, bouleversait le plan de la maison bourgeoise, montrait la structure de fer et de verre, plaçait des verrières et des vitraux inondant la maison de lumière, multipliait les volutes et les courbes inspirées par la mode japonisante d’alors. La "ligne" d’Horta fit grand bruit à travers l’Europe, reproduite dans les revues spécialisées.

Les commandes vont alors affluer, venant de la bourgeoisie éclairée, liée à la Loge, à l’ULB et aux nouveaux industriels : hôtels Frison, Wissinger, Solvay, Van Eetvelde. Ces milieux étaient progressistes sur le plan culturel mais aussi social : "Nous étions des Rouges", s’exclame Horta dans ses Mémoires. Le richissime Solvay (son hôtel est le chef-d’œuvre parfaitement conservé d’Horta) finança en partie la Maison du peuple. "Et Horta créait des maisons plus simples pour ses amis artistes, mais refusa de faire une architecture pauvre pour les pauvres", explique Françoise Aubry. Dans cette conception de l’art total et de l’intégration des arts décoratifs, Horta créa son mobilier et les détails de ses maisons. Les grands magasins firent appel à lui (L’Innovation - qui brûla en 1967 -, le Grand Bazar, Wolfers).

Ce fut son époque la plus célèbre. Son style évolua ensuite vers une plus grande sobriété, au moment où il se tournait aussi vers l’enseignement (il dirigea l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles). Forcé de s’exiler en 1914-1918 aux Etats-Unis, il revint en abandonnant l’"Art Nouveau" et revenant, dans une boucle étonnante, à l’art plus classique d’un Balat comme en témoignent ses œuvres tardives : le palais des Beaux-Arts et la gare Centrale. Il expliquait qu’on ne pouvait plus trouver les artisans indispensables à l’exubérance de l’"Art Nouveau". C’était devenu impayable. Hélas, il détruisit toutes ses archives lors de la Seconde Guerre mondiale. "Il n’accordait pas grande importance à ses dessins, explique Françoise Aubry , il lui semblait plus important de vivre l’architecture en y déambulant. Et d’autre part, il avait été sensible aux injonctions de l’Etat demandant qu’on élimine les tas de papiers susceptibles de brûler en cas de bombardement."

Il est mort, anobli par le Roi (il était baron), le 8 septembre 1947.