Impressionnistes, passion privée

Duplat Guy Publié le - Mis à jour le

Arts et Expos

C’est la toute grande foule devant le musée Marmottan-Monet à Paris. On s’y presse pour découvrir la centaine d’œuvres impressionnistes, très peu connues, voire jamais montrées, car toutes issues de collections privées française et mondiale.

Les impressionnistes eurent une production énorme : Monet a peint 2 000 tableaux, Pissarro, 1 500, Renoir tout autant. Il reste des centaines de leurs œuvres en mains privées et qu’on n’a jamais l’occasion d’admirer. Comme cette belle peinture de Manet, une étude pour "Un bar aux Folies Bergère", de superbes Sisley et Pissarro, une énorme plage de Boudin, des Caillebotte de toute beauté, des Cézanne, des Degas (dont une version de sa petite danseuse de quatorze ans en bronze), des Renoir et des Monet en grand nombre.

À l’étranger

Ces œuvres sont souvent simplement indiquées "collection privée" mais parfois on voit apparaître des noms de grands collectionneurs étrangers : le milliardaire mexicain Juan Antonio Pérez Simon qui depuis 30 ans, a acheté de nombreux impressionnistes, la collection de la famille Nahmad, collectionneurs et galeristes venus au départ de Syrie, installés en Suisse et qui ont une des plus fabuleuses collections qui soit (4500 œuvres souvent majeures), la collection américaine Isabelle et Scott Black qui a fait fortune dans la finance avec la création de Delphi Management ou encore, une collection simplement indiquée "de Dallas". Aujourd’hui, les acheteurs des impressionnistes sont aussi russes, japonais et chinois. L’exposition, superbe surtout si on en profite pour revoir les collections permanentes du musée, est donc aussi l’occasion d’une réflexion sur le marché de l’art.

Michael Borremans, qui bénéficie aujourd’hui d’une magnifique rétrospective à Bozar, nous disait que les musées européens restent très frileux (et désargentés). Ils n’achètent pas (ou trop peu) les artistes en devenir et quand ceux-ci sont "confirmés", ils deviennent trop chers pour eux. Résultat : ce sont les musées américains, plus ouverts à l’innovation, qui achètent Borremans, ou François Pinault, et pas les musées belges qui, à part le Smak, n’en ont aucun.

Ce phénomène n’est pas neuf et a commencé avec les impressionnistes. À cette époque, les musées français n’achetaient que l’art académique (Jérôme, Bouguereau). Les impressionnistes étaient évincés des salons officiels qui s’arrogeaient le droit de décider seuls du bon goût, et le premier salon impressionniste d’œuvres refusées ailleurs, s’est tenu dans un local prêté par le photographe Nadar. Ils exposèrent ensuite dans des galeries ou appartements privés. Quand Caillebotte, grand peintre mais aussi riche collectionneur de l’art de son temps, veut léguer sa collection à l’Etat, celui-ci la refuse largement !

Le marché de l’art

Ce sont les collectionneurs privés qui ont acheté les impressionnistes chez des marchands comme Durand-Ruel. Celui-ci a eu l’habileté de séduire cette nouvelle bourgeoisie industrielle et commerçante en quête de reconnaissance et qui s’intéresse à un art "contemporain". Il va créer un vrai marketing pour un art qui peut toucher tout le monde car il s’intéressait à des scènes de la vie quotidienne et non plus à des scènes de la Bible, de l’Histoire ou de la mythologie. C’est Durand-Ruel aussi qui, en ouvrant une galerie à New York en 1886, donna aux impressionnistes une dimension internationale qui fera leur fortune et celle de leur galeriste.

Aux Etats-Unis aussi, ce sont des collectionneurs privés qui achètent massivement. Mais il y a aussi dans ce pays, l’habitude de léguer ensuite ses collections aux musées. C’est pourquoi les musées américains sont aujourd’hui si riches en toiles impressionnistes et post-impressionnistes (cela se confirme avec l’exposition sur le néo-impressionnisme à l’Espace ING, à Bruxelles, avec de nombreux et remarquables tableaux de peintres belges provenant du musée d’Indianapolis).

Le retour vers les musées

Quand Monet meurt en 1926, la plupart de ses œuvres sont chez des particuliers du monde entier. Seuls alors les musées de Chicago et de Boston ont un fonds Monet relativement important.

Quand on visite à Paris le musée d’Orsay et ses trésors impressionnistes, ceux-ci proviennent pour la plupart, de legs (donations Caillebotte, Gachet, Walter-Guillaume, etc.).

Il est frappant de voir comment l’économie du marché de l’art qui domine tant aujourd’hui, est née à cette époque. Les marchands d’alors promouvaient des noms, des artistes identifiables qui peignent des sujets qui peuvent toucher tout le monde. Déjà, il y avait des spéculateurs de l’art comme le propriétaire de grands magasins Ernest Hoschedé ou le pâtissier Eugène Murer, qui achetaient des œuvres pour les revendre ensuite avec une plus-value. Aujourd’hui, des collectionneurs achètent parfois trois œuvres d’un peintre pour en revendre deux avec bénéfice.

Si cette exposition confirme l’importance fondamentale des galeristes et collectionneurs privés dans l’Art moderne, elle montre aussi l’importance qu’il y a à ce que ces collections puissent un jour retourner vers le public et être montrées dans des musées. Mais cela demande un état d’esprit des collectionneurs ou une aide fiscale de l’Etat.

Duplat Guy

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