Intégrer la vie dans l'art

Claude Lorent Publié le - Mis à jour le

Arts et Expos

Deux écueils guettent l'art africain contemporain : d'une part, l'enfermement dans des formes anciennes sous prétexte de maintenir la tradition, de l'autre, la course à l'imitation des tendances internationales pour s'agripper aux basques des ténors mondiaux. On pourrait ajouter l'académisme, la tendance picturale illustrative et narrative populaire, voire les élans postcolonialistes.

Heureusement, rien de cela n'a été retenu pour l'exposition phare de l'énorme festival Yambi qui domine actuellement Bruxelles et une partie de la Wallonie. La sélection pour le Botanique, opérée par notre confrère Roger-Pierre Turine, en la circonstance commissaire d'exposition et vrai explorateur de l'art congolais contemporain, est sévère et personnelle. Si on n'y rencontre pas de noms très connus chez nous, on y fait, par contre, des découvertes d'excellente qualité. Limité aux artistes de la République démocratique du Congo, l'ensemble constitue en premier lieu un aperçu de la création actuelle concentrée principalement à Kinshasa et à Lubumbashi où des groupes de plasticiens ont résolument pris de la distance avec les expressions convenues.

La plupart d'entre eux se sont d'ailleurs frottés à la création européenne, voire ont accédé à cet enseignement, ce qui explique probablement qu'ils sont aguerris à toutes les techniques d'aujourd'hui, ont recours en connaissance de cause à la vidéo autant qu'à la peinture, aux installations comme à la photographie manipulée.

Le divin devin

Le constat le plus intéressant ne réside finalement pas dans l'aspect formel mais, et c'est non seulement heureux mais capital pour l'avenir, dans le contenu. Une visite de l'exposition sans relever les identités révèle d'emblée l'implication de ces artistes, certes dans les questionnements plastiques et esthétiques : "Dis, dis-moi comment on dit nature morte au pays des grands lacs", s'interroge superbement Michèle Magema, mais plus profondément dans le contexte socio-historique de leur pays, Gulda El Magambo photographie admirablement "le divin devin". Au coeur de chacune de ces oeuvres s'inscrit une préoccupation humaine fondamentale en un art qui trouve l'équilibre de son langage dans une étroite association. Ni ethnologique ni copie conforme, il est proche des réalités vécues tout en conservant une distance critique indispensable, évacuant le folklore mais sans jamais perdre la mémoire. Cette authentique complexité n'est jamais ni forcée ni démonstrative, elle se livre avec naturel - et ce n'est pas la moindre de ses qualités - en des formulations fermement accomplies.

Il faut aussi souligner le jeune âge de la plupart des participants, plus d'un se situant encore dans la vingtaine, l'aîné venant d'atteindre la quarantaine. De bel augure pour le futur tout en remarquant une maturité de bon aloi.

Le plus connu d'entre eux est sans doute Freddy Tsimba, sculpteur du corps humain surtout féminin, pour célébrer la vie... à l'aide de douilles récupérées et soudées.

Simplement, tout est dit des drames, des espoirs, du passé récent, du quotidien, des plaies et d'une volonté de vivre.

Et ce corps humain est omniprésent comme s'il était le meilleur véhicule imagier des sentiments, des émotions, des faits et de la pensée. "Corps objet" pour le photographe Christian Tundula, corps un peu halluciné pour Freddy Mutombo avec "Procès I" ou corps personnel dans les autoportraits de Nono Katanga Kacha.

La Gécamines

Aucun commentaire n'est nécessaire aux photomontages prenants jusqu'au silence imposant et brassant le temps de Sammy Baloji sur les "Travailleurs de la Gécamines", et pas plus face à l'installation d'Aimé Mpane où ombre portée et géante mais fragile créature est confrontée au destin alors que roule un peu plus loin une rutilante voiture.

Les contrastes ne manquent point, mais le plus perceptible dans les oeuvres restent les interrogations sociales, personnelles, politiques; les peurs, les traumatismes et le lendemain.

"Le Congo sous perfusion" montre et clame l'excellent Vitshois Mwilambwe à travers une performance, des peintures et installations. Là, l'inquiétude et l'extrême sensibilité sont directement perceptibles tout comme dans les dessins pourtant beaucoup plus en retrait de Kura Shomali.

La plupart de ces artistes participent également à d'autres expositions où ont été invités en solo en centres d'art ou galeries. Ainsi une occasion est donnée de faire plus ample connaissance avec des oeuvres appréciées. Reste à espérer que ces artistes retrouvent régulièrement le chemin de nos lieux d'exposition.

Claude Lorent

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