Arts et Expos Envoyé spécial à Paris

On fête, cette année, les soixante ans de la mort de James Ensor (1860-1949) et, l’an prochain, ce seront les 150 ans de sa naissance. Plusieurs expos thématiques sont prévues en Belgique mais la grande rétrospective Ensor a lieu maintenant à Paris, au musée d’Orsay, et il faut courir la voir. Certes, la grande majorité des œuvres proviennent des musées d’Anvers, Bruxelles, Gand et Ostende. Certes, il y eut déjà, il y a dix ans, une retentissante rétrospective Ensor au musée des Beaux-Arts de Bruxelles, mais cette expo parisienne est une belle redécouverte pour les Belges et certainement une découverte pour les Français qui connaissaient peu le génie du peintre ostendais.

On y montre qu’il fut un peintre exceptionnel, un génie du dessin, un visionnaire à la manière de Bosch et Goya, annonçant l’expressionnisme, et un révolutionnaire anarchiste. Tout cela en moins de vingt ans, de 1880 à 1895-1899, quand son génie s’étiola et qu’il se contenta ensuite pendant les cinquante ans qui lui restaient à vivre de continuer sur sa lancée et de se plagier lui-même. Et ce déclin arriva curieusement lorsque son talent fut enfin reconnu par tous, ces critiques d’art, marchands, bourgeois, politiciens qu’il poursuivait de sa rage. On le nomma même baron et on venait religieusement en pèlerinage à Ostende écouter le grand maître vitupérant.

Le parcours à Orsay reflète bien ces étapes de l’œuvre. Tous les chefs-d’œuvre y sont à l’exception, hélas, de "L’Entrée du Christ à Bruxelles" (1889) du Getty Museum, définitivement intransportable. Mais Orsay a pu faire venir d’autres grands tableaux achetés aux Etats-Unis ou au Japon.

La première salle démontre qu’Ensor était d’abord un peintre, capable de se battre avec la surface et la matière même de la peinture qu’il étalait à grands coups de couteau sur sa toile, lui donnant de l’épaisseur pour capter la lumière ou la faire jaillir de la matière même. Il faut voir sa "Grande vue d’Ostende", avec ce ciel à la Turner, démesuré, tel une toile abstraite. Et, bien sûr, il y a la célèbre "Mangeuse d’huîtres", bien mise en valeur, où on voit cette bourgeoise qui s’empiffre (une scène presque érotique) d’huîtres, entourée de vins et de liqueurs : une symphonie de blancs variés, de lumières scintillant dans les verres. Verhaeren écrivait : "Bouteilles, verres, assiettes, citrons, vins, liqueurs, s’influencent, se pénètrent de lumières, entrent pour ainsi dire les uns dans les autres et maintiennent quand même, triomphantes, la solidité et la rigueur de la forme." Ensor n’avait que 22 ans !

La salle suivante montre à quel point il était visionnaire. Curieux d’ailleurs de la part d’un homme qui, toute sa vie, ne fit que de rares voyages et une courte expérience avortée à l’académie de Bruxelles. Il préférait rester à Ostende, face à la mer ou dans la claustrophobie d’une famille hantée par le magasin de masques de la mère et la dépression alcoolique du père anglais.

James Ensor avait découvert la lumière et lui dédiait toute son énergie. Orsay montre ses tableaux hallucinés du Christ domptant la tempête ou des anges rebelles foudroyés. Toiles dégoulinantes de couleurs, et d’éclats lumineux. Il l’explique : "Ce ne sont pas des sujets ce sont des lumières." Ses paysages deviennent "des chaos primitifs dominés par un souffle divin". Cette lumière devient le Christ et le Christ prend petit à petit la figure d’Ensor lui-même, le crucifié de la peinture.

Orsay présente aussi ses phénoménaux dessins de la série des "Visions du Christ" et "L’Entrée du Christ à Bruxelles" provenant du musée de Gand, grouillant de personnages arborant d’étranges banderoles, des charcutiers et autres corporations avec, au centre, un Christ promis à la vindicte qui, dans le tableau du Getty, prend la figure d’Ensor. Le peintre retrouve la tradition de Bosch, Bruegel et Goya. Mais son art fut incompris. Le groupe des XX à Bruxelles lui préférait Seurat et "Un dimanche après-midi sur l’île de la grande Jatte".

Son amertume et sa rage lui firent alors choisir les masques, ceux qu’il connaissait si bien pour les avoir vus dans la boutique maternelle. Orsay a eu la bonne idée de présenter plusieurs masques provenant de l’atelier d’Ensor. Si ces masques ont fait sa gloire, ils sont d’abord un cri de rage. Verhaeren : "L’art d’Ensor devint féroce. Ses terribles marionnettes expriment la terreur au lieu de signifier la joie." Lui-même écrit : "Ah ! Il faut les voir les masques, sous nos grands ciels d’opale et quand barbouillés de couleurs cruelles, ils évoluent, misérables, l’échine ployée, piteux sous les pluies, quelle déroute lamentable. Personnages terrifiés, à la fois insolents et timides, grognant et glapissant, voix grêles de fausset ou de clairons déchaînés." Et cet Ensor fustigea ainsi les mauvais médecins tirant un immense ver solitaire du ventre d’un patient, les rois et les prêtres qu’il peignit "chiant" littéralement sur le peuple. Il pourfend les poissardes des bars, les critiques d’art qui n’ont pas vu son génie et qu’il peint sous la forme de crânes se disputant un hareng saur ("Art Ensor").

Cet art-là annonce l’expressionnisme et dada. Ensor est aussi dans la veine belge paillarde, celle d’un entarteur des médiocres et des bourgeois venus se baigner à la plage d’Ostende.

Mais ce révolutionnaire enragé et aigri va être enfin reconnu. Après 1900, des premières expos lui sont consacrées. Il reçoit en 1903 l’Ordre de Léopold (il sera nommé baron par Albert Ier). Verhaeren écrit sa première monographie. On défile à Ostende pour le voir, de Kandinsky à Einstein, en 1933, sur la route de son exil américain. Mais, curieusement, ce succès a désamorcé sa force de peintre. Il se contente de répéter ses thèmes favoris ou de s’autoportraiturer, y compris en squelette. L’exposition à Orsay s’arrête d’ailleurs vers 1895. Tout était dit alors, et plus de cent ans plus tard, les bombes picturales et anarchistes d’Ensor explosent encore joyeusement à la tête des esprits étroits et frileux, des bourgeois enfarinés et des pisse-vinaigre, comme il aurait dit.

James Ensor, au musée d’Orsay, jusqu’au 4 février. Fermé le lundi. Paris est à 1h22 de Bruxelles avec le Thalys et il y a 25 départs quotidiens.