Arts et Expos

Il compte parmi les artistes les plus réputés de sa génération et a connu un succès médiatique retentissant lors de sa présentation à Londres dans le Hall de la Tate Moderne de «Masyas», une oeuvre gigantesque et spectaculaire. Néanmoins son travail n'a jamais été montré en Belgique et n'est donc connu que des habitués du milieu de l'art contemporain.

Anish Kapoor (Bombay, 1954 - Vit à Londres), ce sont les formes pures et les couleurs, primaires de préférence. C'est l'incandescence et la volatilité chromatiques, autant que les reflets miroitants et les déformations, ce sont les trous noirs, les fentes dans les murs, les dômes, les interventions dans l'architecture. C'est le pigment à fleur de la surface.

Laurent Busine, l'orchestrateur de cette exposition a opté pour la révélation d'une autre facette, non sans relation mais quasi inconnue, et la commande d'une oeuvre monumentale pour la collection du musée. Choix judicieux car il est pleinement orienté vers la découverte, mais choix qui peut frustrer le public désireux de rencontrer enfin l'oeuvre en ses données principales. Pour vivre sous un immense dôme de pigment rouge, expérience magique, on pourra, en Belgique, se rendre en la galerie d'Axell Vervoort.

Gouaches immatérielles

Les trois moments de cette exposition sont marqués constamment par deux formes récurrentes qui d'emblée, dans le développement monumental de Melancholia, une oeuvre de 36 mètres de long sur 11,20m de large et 6,80 de haut, occupant tout l'espace du Magasin aux Foins, se posent comme les références : le carré et le cercle. Entre les deux, un itinéraire souple, un tunnel qui, cette fois et contrairement à la pièce londonienne, est exclusivement blanc. Et ce serait l'autre caractéristique fondamentale de la démarche en cette exposition : les oppositions. Le visiteur attentif remarquera que l'autre pièce monumentale, en fin de parcours, circulaire celle-là, s'inscrit dans un espace architectural carré. Le dispositif mis en place fait visiblement partie de la réflexion posée.Entre ces deux points d'ancrage, se déclinent des séries de gouaches, jamais montrées, datant de huit dernières années. Un aspect méconnu et plus intime du travail habituel avec qui il entre néanmoins en étroite résonance. On y retrouve les couleurs de prédilection et ce va-et-vient constant entre matière et dématérialisation de la couleur, entre formes et spatialité, obscurité et lumière, plein et vide. Souhaitant «susciter un ensemble de phénomènes», l'artiste travaille à la manière d'un alchimiste, ou d'un poète, en transformant la matière en énergie propre à créer des états de perception profondément émotionnels s'engageant aussi sur des voies métaphysiques ou spirituelles. On le constatera d'emblée, en ces gouaches, magnifiques, jouant d'un nuagisme délicat, d'une luminosité aussi diffuse que retenue ou rayonnante, vibrantes et rayonnantes dans leur densité comme en leur dilatation, belles souvent de cette lumière irréelle d'une aurore boréale, l'artiste s'inscrit dans la lignée des Kandinsky, des Rothko ou Turrell, tant sur le plan philosophique qu'au niveau de la qualité des réalisations. Constamment on frôle l'esthétisme sans y tomber, constamment la beauté jaillit, indicible.

Graisse et cire

Fenêtres, cercles, écrans, carrés, la plupart des oeuvres se construisent sur ces bases et le vide, le blanc ou l'espace immaculé, deviennent le générateur des formes, conjuguées de manière simple ou précise, ou niées dans l'évanescence informelle. Une série de gouaches récentes, plus rouges que d'autres, plus tourmentées, plus sang, s'avèrent d'une sensualité tendue dès lors qu'elles évoquent le sexe féminin et rejoignent l'humain. Intitulant sa pièce initiale (et l'exposition) Melancholia, Anish Kapoor dit « ne pas emprunter un chemin logique, toucher au métaphysique, au poétique autant qu'à la géométrie », quant à l'insertion du romantisme, il l'accepte sans y avoir pensé, mais comment pourrait-il en être autrement face aux espaces infinis des oeuvres peintes, face aux profondeurs des couleurs, face à cette oeuvre ultime du parcours, mi-ruine, mi-édification ! Un immense cercle de graisse et cire, saturé d'un rouge d'intensité dramatique, dans lequel un bloc d'acier progressant lentement construit, inlassablement et de manière aléatoire, un site hésitant entre le chaos originel et le devenir car il est en constante transformation. Cette réalisation, en écho avec une sculpture de plâtre, brute, ne révélant rien de son intérieur, en affinité avec l'ensemble, tend le fil d'un cheminement mental, spirituel, physique, artistique, sans début ni fin qu'est cette exposition.

Anish Kapoor - Melancholia. Mac's, au Grand-Hornu. Jusqu'au 6 mars. Tous les jours, sauf lundi, de 10 à 18h.

© La Libre Belgique 2004