Arts et Expos Évocation

L’événement de l’automne se déroule à New York. L’artiste italien Maurizio Cattelan, star des collectionneurs, provocateur né, à la fois pitre et " tragique poète de notre temps ", y présente une rétrospective de son œuvre. Un chant du cygne aussi, car l’artiste, 51 ans à peine, a annoncé, tel Rimbaud fuyant, qu’il arrête l’art pour se consacrer à son magazine de photos d’un genre nouveau : "Toilet paper".

Cattelan, malgré des réticences du Guggenheim, a choisi un parti pris radical : suspendre toutes les œuvres de sa carrière (128 au total y sont, seuls deux collectionneurs ont refusé de prêter) au célèbre plafond. Il a intitulé son expo "All". On connaît ce superbe musée de Frank Lloyd Wright, organisé autour d’une gigantesque rotonde entourée d’une rampe descendant en spirale, le long de laquelle on peut accrocher les œuvres. Cattelan laisse la spirale vide et place tout, dans le vide de la rotonde, sous la coupole, comme "un musée de Mme Tussaud qui aurait explosé sur un mobile de Calder" , écrit un critique américain. On retrouve pendues, côte à côte, toutes ses œuvres qui ont défrayé la chronique : le Pape frappé par une météorite, le cheval qui entre dans un mur, l’âne en l’air à cause d’une charrette trop lourde, Hitler priant dans un coin, etc.

La prouesse technique est remarquable car ces œuvres pèsent lourd et il a fallu innover pour rassurer collectionneurs et assureurs que cela ne représentait pas un risque. Sur le plan muséal, c’est une aberration car toutes ces œuvres, liées à un contexte, sont ici exposées en vrac, les plus petites à côté des plus grandes. Tout est décontextualisé. Les visiteurs peuvent s’amuser à retrouver dans l’ensemble, celles qu’ils connaissent, ou alors voir le tout comme une immense œuvre totale, le mobile le plus grand et le plus compliqué jamais inventé. Une expo comme on n’en avait jamais vue dans un Guggenheim pourtant riche en shows spectaculaires.

Cette expo est typique de Cattelan qui toute sa vie aura mêlé la peur de l’échec à l’ambition d’entrer par effraction dans le monde de l’art (il y a pleinement réussi). On l’a souvent pris pour un pitre, mais c’est un artiste très sérieux, qui sans cesse réfléchit et cherche une idée neuve. Les grands collectionneurs ne s’y sont pas trompés qui l’ont rapidement plébiscité (François Pinault, Dakis Joannou, Peter Brant, Steve Cohen, Patricia Sandretto Re Rebaudengo, etc.), alors que les musées ne s’y sont intéressés que lorsque les prix devenaient inaccessibles pour eux.

Un livre d’entretien avec Maurizio Cattelan par Catherine Grenier (au Seuil) vient de sortir qui éclaire la démarche de l’artiste né à Padoue en 1960, dans un milieu très simple (son père était chauffeur de camions et sa mère faisait des ménages). Artiste autodidacte, Cattelan commença à travailler à 17 ans. Son expérience la plus décisive fut un job à la morgue qui l’a tellement impressionné que la mort est toujours proche de ses œuvres. A 25 ans, il décidait d’arrêter de travailler. Il a toujours dit qu’il avait choisi l’art pour pouvoir vivre sans devoir travailler. "Ce qui transforme tout, c’est le désir", dit-il. Le désir, " cette puissante machine" , l’amène à New York alors qu’il ne parle pas anglais. Il réussit à entrer en contact avec des galeristes italien et new-yorkais (sa première expo à New York a consisté à placer un âne vivant dans la galerie). "J’ai utilisé la méthode que j’allais adopter pour mes œuvres suivantes : m’introduire dans le système, non pas d’une manière violente, mais au contraire comme un clandestin en utilisant les failles du système ." Ses premières "œuvres", très conceptuelles, interrogent la notion même d’art et d’exposition tout en maniant la dérision : invité au Castello Di Rivara et ne sachant qu’y montrer, il installe un grand drap noué à l’extérieur d’une fenêtre pour indiquer qu’il a pris la fuite. A la Biennale de Venise en 1993, il propose à un annonceur de parfums d’exposer à sa place, mettant ainsi en lumière le lien entre art et marketing. Une autre fois, il affiche dans la galerie un vrai certificat médical pour excuser son absence. Dans une autre Biennale de Venise, il embarque par avion, ses visiteurs pour découvrir son œuvre plantée sur une décharge de Palerme, un panneau Hollywood comme il existe au-dessus de Los Angeles.

Sa première œuvre marquante fut la constitution d’une vraie/fausse équipe de foot avec des Africains portant le maillot "Rauss" ("dehors" en allemand) et qui jouait un match sur un babyfoot géant

Il s’est expliqué à Catherine Grenier : " La fonction que j’attribue aujourd’hui à l’art est de faire voir les choses sous un angle légèrement différent, dans une autre perspective. Ce que je fais n’est pas toujours intéressant ou pertinent, mais je réussis parfois à toucher un nerf, mettre en lumière une chose que les gens ont sous les yeux, d’une façon qui va les réveiller, les faire réfléchir et discuter. Je ne sais pas si c’est bien ou mal, mais ça permet de susciter un débat. Pour moi, il s’agit de renommer le monde et de mettre en lumière des choses que tu aurais regardées sans les voir vraiment."

Dans une seconde phase, il a commencé à créer des "images" fortes, souvent au départ d’animaux empaillés, puis de personnages scrupuleusement reproduits par des spécialistes (Cattelan n’a pas d’atelier et fait faire ses idées tout en contrôlant le résultat avec un soin maniaque). La première "image" fut un cheval empaillé suspendu au plafond comme quand on décharge un bateau et avec les jambes allongées. Il l’a appelé "La ballade de Trotsky" pour indiquer la distance entre l’idéal d’une révolution incarné par le cheval et sa réalité suspendue et irréelle.

"Bidibibodibiboo" montre un écureuil empaillé qui vient de se suicider et dont la tête repose sur une table de cuisine miniature, autoportrait de l’artiste. Souvent Cattelan s’est représenté. L’œuvre la plus connue le montre sortant la tête d’un trou creusé dans une salle de musée, comme un voleur. L’œuvre est au musée Boijmans van Beuningen à Rotterdam, au milieu d’une salle de Vermeer. Cattelan apparaît comme un voleur faisant irruption dans l’histoire de l’art. Une version de cette œuvre fut vendue 5,7 millions de dollars.

L’œuvre la plus connue est la "Nona Ora", montrant Jean-Paul II à terre, grimaçant, frappé par une météorite. L’avoir exposé à Varsovie, coûta son poste au directeur du musée ! "Je voulais mettre en scène le contraste entre le pouvoir et la vulnérabilité comme je l’avais fait au début en exposant des coffres-forts éventrés par des malfrats. Seule une intervention d’en haut, une météorite tombée du ciel pouvait atteindre la figure du Pape."

"Him", sa figure d’Hitler à genoux regardant un coin, " veut parler du mal absolu, de la place ambiguë des Suédois pendant la guerre, car c’est en Suède que je l’ai d’abord exposé, de la part négative qui est en nous, mais aussi de la part qui peut s’opposer à ça". Sur un square de Milan, il a pendu à un arbre trois figures d’enfants, rappel de Pinocchio mais aussi des partisans morts à cet endroit. Devant le tollé, il dut les décrocher.

Cattelan est un disciple de Duchamp, un compagnon de route d’un Delvoye. Il juge son action politique mais individuelle : "Je n’ai pas l’impression que le besoin de changement soit représenté par un groupe. Par contre, je pense qu’une contribution individuelle au changement, même si elle est invisible, peut être efficace. C’est sans doute la seule chose que je sois capable de faire et que je désire faire . J’ai peur de n’être plus capable de créer, dit-il. La solution est de s’échapper ." Il a annoncé, mais est-il sincère, qu’il quittait l’art pour se consacrer au magazine "Toilet paper", avec le photographe Pierpaolo Ferrari, qui publie sans textes des photos mises en scène et sophistiquées pour changer notre regard.