L’art au milieu des vaches

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Arts visuels Reportage

Au fin fond de la Belgique, à quelques kilomètres d’Ypres et de la frontière française, se niche le petit village champêtre de Watou. Il n’y a pas de train, pas d’autoroute, pas de nationale, juste un bus de temps en temps. On n’y voit que des champs de houblon et de betteraves, des vaches et des cochons. Pourtant c’est là que, chaque année depuis plus de 30 ans, viennent en juillet et août, par milliers, des amoureux de poésie et d’art contemporain, surtout des néerlandophones belges et hollandais certes, mais aussi de plus en plus de francophones attirés par le village, l’environnement et l’art contemporain, même s’ils ne comprennent pas la poésie (de poètes du monde entier) en néerlandais. Bonne nouvelle pour eux : l’an prochain, le festival devrait être bilingue français-néerlandais, a annoncé son "intendant" Jan Moeyaert (celui qui mène aussi l’expo Beaufort à la Côte), histoire d’attirer davantage les francophones belges et du nord de la France toute proche.

Pour les francophones, il y a déjà le charme du village, la promenade (le coin est un repaire de cyclistes) et, surtout, l’art contemporain souvent passionnant à Watou et décliné cette année dans neuf lieux. On vient pour la beauté d’un simple village à l’ancienne entouré de champs, bordé à l’horizon par des rangées d’arbres, avec ses fermes somnolentes. Les promeneurs prennent plaisir à se balader de ferme en ferme, d’œuvre d’art en œuvre d’art. On est ici à un jet de pierre de la France, à quelques vaches à peine de La Panne. Une visite qui peut n’être qu’un simple prétexte pour se balader dans ces campagnes que chanta Marguerite Yourcenar.

Cette édition 2012 est inégale, sans grands noms, mais elle permet de découvrir de belles perles. Dans une petite maison près de la place du village, on admire ainsi le travail d’une jeune artiste, Alex Verhaest, 27 ans. On croit voir sur les murs des tableaux du XVe siècle et des bouquets de fleurs des Bruegel. Mais en les scrutant, les modèles bougent légèrement : une fille enceinte caresse son ventre, une femme pleure, un papillon bat des ailes sur le bouquet. Elle a filmé les cinq membres d’une famille en demandant à chacun de rester immobile tout en pensant à un drame (un meurtre). Elle a ensuite traité les films, déformant légèrement les visages, les décors et les couleurs pour leur donner un air de primitif flamand. L’effet est formidable.

Dans l’église, c’est Fabrice Samyn, 31 ans, qui prouve à nouveau sa faculté de se saisir d’un lieu de manière signifiante : au-dessus du baptistère, il a suspendu un baxter qui coule goutte à goutte; dans un confessionnal, il a placé une patène d’or qui reflète un spot lumineux et forme une flamme vacillante sur la paroi; dans la nef, une grande échelle de bois avec des lignes dorées symbolise le chemin vers le ciel. Plus loin, près de la place, Sofie Muller, née en 1974, envoûte avec ses enfants tristes : un jeune garçon (en bronze patiné et peint) est appuyé sur un mur et sa tête a laissé des marques tout au long du mur. A côté, une fille sur un banc d’école se tient la tête qu’elle n’a plus. A la place, une trace brûlée.

Dans la grande ferme du Douviehoeve, le célèbre Chinois Zhang Huan montre deux sculptures saisissantes : un Bouddha et un Jésus géants, faits de déchets recouverts des cendres prises dans les encensoirs des temples bouddhistes. Ils se font face, dans la pénombre. Dans une ancienne étable, Michelangelo Pistoletto a placé un banc de prières devant un miroir. Le visiteur peut s’y agenouiller.

La maison paroissiale est habitée par une histoire bien peu catholique : la passion neuve entre un photographe (Jimmy Kets né en 1979) et sa nouvelle muse. Des photos qui sont une ode à la sensualité du modèle et à la découverte qu’on devine de son corps. Ne manquez pas non plus la cave de la brasserie avec l’installation de l’Allemand Andreas Hetfeld (né en 1965). Il a moulé en céramique des centaines de mains jointes de croyants de toutes les religions. Dans l’obscurité de la cave, on voit ces mains comme un chemin et, au plafond, on découvre un nuage de 1 600 débris de mains suspendus à des fils.

A voir aussi des photographies choisies par le Frac Nord/Pas-de-Calais dont une très belle du Russe Sergey Bratkov, les peintures abstraites de Tom Jooris (proches de Raoul De Keyser), le projet d’hybridation mondiale des poules de Koen Van Mechelen ou l’émouvant film sur le rêve de voyage face aux murs de l’Europe par le jeune Marocain Hamza Halloubi. Mais tout n’est cependant pas du même intérêt. Il y a aussi, bien sûr, la poésie, présente également avec des très beaux textes, mais proposés uniquement cette année en néerlandais.

L’invention du Festival de Watou est due à un poète, Gwy Mandelinck, et son épouse. Ils se sont installés à Watou en 1979, dans une belle maison ancienne face à l’immensité des ciels à la Permeke. Dès 1980, ils lançaient l’idée d’un festival de poésie et d’art contemporain. Car ces deux arts sont ceux qui peuvent le mieux exprimer nos questions, nos désirs et nos peurs, par les fulgurances qu’ils autorisent. Ils ont arrêté depuis 3 ans. Mais le festival continue avec d’autres organisateurs. En 30 ans, plus de mille artistes ont exposé à Watou. Dans un contexte qui les fascine, car il est "a-muséal", sans repère, sans institution, sans coterie. On se souviendra des années où Panamarenko et Raveel exposèrent seuls dans tous les lieux, ou quand Jan Fabre créa des installations de sacs de thé par milliers sur un plan d’eau. Panamarenko était venu à Watou en hélicoptère et avait réalisé un catalogue de 7 kilos avec 12 bas-reliefs !

Le festival ne fut pas toujours bien accueilli par la population locale. Les audaces de l’art contemporain, les mystères de la poésie et le public élitiste qui vient ne font pas forcément bon ménage avec la population rurale locale. Mais la population a vite vu l’intérêt pour elle de ce festival : à Watou, en été, le village ne désemplit pas. Un bruit avait couru que cette édition serait la dernière. L’annonce qu’au contraire le festival pourrait devenir bilingue semble donner de l’avenir à cet événement sans pareil.

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