Arts et Expos Exposition Entretien Guy Duplat

On n’aurait pu imaginer un Europalia Inde sans une grande grande exposition Johan Muyle. Il est le "plus indien des Belges" et le plus "belge des Indiens". Le sculpteur, professeur à la Cambre, est un passionné de l’Inde ou plutôt des Indiens et des objets divers qu’il y glane. L’Inde, hors de tout exotisme et clichés, est une partie de son "grand atelier du monde". Il travaille avec des peintres affichistes indiens ou assemble des objets glanés et achetés çà et là, pour en faire des sculptures singulières, ironiques, signifiantes. Des énigmes animées de petits moteurs, de lampes diverses, et qui ouvrent bien des questions sur la condition humaine. Johan Muyle a fait 22 séjours en Inde du Sud, où il aura passé au total 4 ans de sa vie, et les peintres indiens qu’il a invités à Bruxelles pour ses grandes peintures et fresques y ont séjourné au total 15 mois. Depuis dix ans, le public connaît sa grande fresque animée à la station de bus de la gare du Nord à Bxl.

Il faut visiter sa grande exposition sur son "Indian studio" à la Centrale, le centre d’art contemporain au cœur de Bruxelles, à la place Sainte-Catherine. Un lieu que son univers "ludique et libertaire" habite tout naturellement.

Le Fonds Mercator lui consacre une très belle monographie et il publie un recueil de réflexions et d’aphorismes sur l’art et le monde (à la mi-novembre à la Centrale, chez Filigranes à Bruxelles et chez Pax à Liège, ailleurs en janvier).

Pourquoi cet attrait pour l’Inde ?  

Ce ne fut pas délibéré. Ce qui m’a poussé fut la découverte de l’importance de l’Ailleurs. Dès le début d’un parcours artistique, règne une mythologie qu’il faut à tout prix être original. Or, j’ai vu que plus on va ailleurs, plus on est soi-même. Plus je vais vers l’Autre, plus je me construis. On ne peut jamais englober l’entièreté du monde. Dans mon atelier, avant 1993, avant de voyager, j’évoquais déjà le monde mais sans aller voir ailleurs.  

Votre premier ailleurs fut Kinshasa ?  

J’y ai été en 1993 pour la première fois. Mauvais timing. C’était après les pillages. J’y ai rencontré Cheri Samba avec qui j’ai collaboré. Mais j’ai surtout été plongé dans un Ailleurs social, économique, un contexte d’émeutes populaires. Je me souviens d’un homme apparemment tout joyeux à la fenêtre de mon taxi. Quand je demandai ensuite au chauffeur ce que cet homme m’avait dit, c’était : "Toi, sale blanc, ta voiture sera bientôt la mienne." J’étais allé là pour travailler avec des artisans locaux. Je n’aime pas le voyage comme tel, ce que j’aime c’est le déplacement, être ailleurs. Pour y travailler. Mais au Congo, c’était trop la famine et les troubles. Après trois voyages au Congo, j’ai vu un reportage sur les peintres affichistes de Madras qui travaillent surtout pour le cinéma et j’ai eu envie de me frotter à leurs images monumentales. Dans les années 80, j’avais d’ailleurs fait des décors de cinéma. C’était pour un sculpteur, une occasion possible de questionner un sujet que j’avais mis de côté : la peinture.  

Vous aimez bien le contact avec des artisans.  Quelle différence entre artisanat et art ?  

La part artisanale de mon travail est assumée. J’aime autant des objets sans valeur que des objets chers. Je les emploie pour créer de nouveaux objets. La première fois que j’ai été dans le Tamil Nadu, la province de Madras, j’ai rencontré le président de l’association des peintres d’affiches. Ils étaient encore 200000, une énorme corporation. Mais qui a quasi totalement disparu depuis qu’au début des années 2000, on a amené en Inde des imprimantes à jet d’encre américaines qui ont permis de faire d’autres types d’affiches. Le paysage même des villes a changé avec la disparition de ces grandes affiches peintes des films de Bollywood avec leur couleur rose dominante, remplacées par des photos à jet d’encre qui ont la couleur bleutée des écrans de télévision.  

Que vous permet ce "mixage" avec l’Inde où vous achetez des objets sur les marchés, et demandez aux peintres de peindre pour vous ?  

Ce dialogue me permet de poser des questions plus universelles. Ce n’est pas tant la différence qui m’intéresse que les points communs. Je suis fils de parents flamands venus s’installer à Charleroi. L’identité n’a pas de sens si elle n’est pas multiple. L’identité n’est pas fixe, Il faut parler d’un ensemble de points de vue; c’est pourquoi on m’appelle le plus indien des Belges. Il y a aujourd’hui une culture mondialisée pour les plus riches qui partagent les mêmes attributs du pouvoir : mêmes avions, hôtels, même type d’art et, à côté de cela, il y a, au contraire, des poussées quasi claniques. Je n’ai pas de réponses à ces questions. J’essaie de donner à voir.  

L’art sert-il à penser le monde ? Un rôle d’autant plus crucial qu’il devient complexe, sans idéologie, sans repères.  

L’art est un vecteur qui échappe au fonctionnement scientifique et à la compréhension physique du monde au profit d’une vue métaphorique du monde. Tout à coup, une pensée peut exister quand il y a un rapprochement entre deux choses, deux idées, deux objets, deux formes. Godard disait que filmer un homme riche, le montre heureux, filmer un pauvre, le montre triste, mais filmer les deux ensemble, montre brusquement quelque chose d’autre : l’injustice. Ma sculpture fonctionne comme ça : au départ, les éléments n’ont pas de rapport entre eux, mais si on les rapproche, ils font émerger de la pensée. Mais quand on dit que l’art peut aider à penser le monde, à sortir de la caverne de Platon et voir au-delà des ombres qui nous entourent, il faut le faire avec humilité et il faut parler au plus grand nombre, car l’art ne peut être réservé à l’élite. Dans l’exposition, un tableau me montre comme enfermé dans une case, les mains autour de mes yeux. L’artiste voit les choses comme cela.  

Dans vos sculptures et les images indiennes détournées, dans vos automates qui font du bruit, qui bougent leurs ailes, il y a aussi une énigme, un aphorisme, et de l’humour ?  

C’est plutôt de l’ironie que de l’humour, un pied-de-nez, un soubresaut. Ensor ne faisait pas de l’humour mais était ironique. Je suis plutôt un homme inquiet, dans le doute. Je travaille jusqu’à ce que mes assemblages deviennent une nouvelle image cohérente, mais qui garde la possibilité de points de vue divers. La sculpture est plus complexe que la peinture. Le regard doit pouvoir l’activer comme il l’entend. J’aime que mes sculptures, ou que mes aphorismes, soient des oxymores : une chose et son contraire.  

L’argent devenu dominant dans l’art contemporain, ça vous gêne ?  

Je n’ai pas conscience de l’argent car ce que je gagne est directement transformé en objets. Critiquer aujourd’hui l’argent est comme un crime de lèse-majesté. Mais je vois bien comment l’argent englobe vite la révolution. Les artistes en révolte sont récupérés en six mois. C’est pourquoi, par exemple, je rends hommage dans une sculpture à l’indignation des jeunes Indiens qui défilèrent pour protester contre le viol et le meurtre d’une jeune Indienne. La révolte des artistes est si vite récupérée qu’elle empêche la révolution. Et cette récupération quasi immédiate met en route de nouvelles formes d’académisme dans l’art contemporain, avec alors, un art mondialisé qui partout se ressemble.  

Cette exposition qui va de pair avec la fin des affichistes indiens, est-ce la fin de votre lien avec l’Inde ?  

Non. Tant que j’y trouverai ce réel fascinant dans l’artisanat local, j’irai. Des objets qui résistent à l’objet mondialisé. Ce n’est pas une quête nostalgique mais c’est un amour pour questionner les marges. L’art doit rester anticonformiste, être une révolution permanente pour poser d’autres questions. C’est aussi le rôle de ce livre. Il m’a fallu 20 ans de non-écriture avant d’écrire ce livre. J’aime le temps du retrait, le temps que les choses se densifient. Je ne suis ni écrivain ni philosophe, mais par l’écriture je suis en éveil permanent. La concision chez moi est le contraire de Twitter. Je ne suis jamais dans l’immédiateté, tout est pesé. J’écrivais : "Ma relation à l’autre évolue vers une personnalité mouvante, créatrice, fragile, intégrant des failles et des fêlures : parlant sans certitude, parlant dans le doute. Mon impulsion créatrice n’est pas de l’intellect plaqué sur le vivant, mais du vivant bouleversant l’intellect."

Johan Muyle, Indian Studio, à la Centrale, place Sainte-Catherine, 44, Bruxelles, jusqu’au 9 février. Fermé le lundi. Très beau catalogue au Fonds Mercator et "Johan Muyle : Heureusement que la pensée est muette" à "Le Gac press".