L’art du graffiti, de la rue au musée

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Arts et Expos

L’histoire est savoureuse et paradoxale. L’échevin de la culture d’Ixelles se réjouit, à juste titre, que le musée d’Ixelles propose une intéressante expo sur "L’art du graffiti à Bruxelles", la première du genre, assortie d’un livre très riche sur l’histoire de ce mouvement qui complète l’exposition ("Dehors" chez CFC Editions, par Adrien Grimmeau). Depuis le vernissage, beaucoup de monde vient visiter l’expo, surtout des jeunes qu’on voit rarement dans ces lieux. Au même moment, l’échevine de la propreté publique se réjouit de l’efficacité de la "cellule graf" (anti-graffiti) de la commune ! Et les graffeurs fêtés par le musée sont venus au vernissage sans trop se montrer car ils risquent toujours des amendes ou des peines de prison !

"Obêtre" ou "Obes" (Français installé à Bruxelles depuis 2002 et figure importante du graffiti bruxellois) plaide pour une "libéralisation du graffiti" et signale, sur une photo, qu’avec les 27 000 tags qu’il a peints, il risque théoriquement jusqu’à 18 ans de prison !

L’exposition et le livre permettent de réfléchir à ces paradoxes et de faire le point grâce au travail d’Adrien Grimmeau qui a consacré trois ans à se plonger dans ce milieu. Pour lui, le graffiti est défini par son caractère illégal, perturbateur de lieux publics. "Légaliser le graffiti revient à le tuer. C’est bien là tout le paradoxe de l’art urbain. Il a toujours été et doit rester un jeu du chat et de la souris. Les peintres connaissent les règles du jeu. Ceci dit, les peines sont démesurées pour les graffeurs." Il faudrait appliquer la loi de manière souple et adoucir les peines. Légaliser n’est pas si simple : qu’est ce qui serait autorisé ? Où ? Par qui ? Comment empêcher alors les surfaces "libres" d’être monopolisées par certains ?

L’autre question récurrente, quarante ans après le premier tag historique "Taki 183" à Manhattan, reste : est-ce de l’art ? Keith Haring, Basquiat et, chez nous, Jean-Luc Moerman, Arne Quinze (qui fut un des grands taggeurs d’un groupe toujours actif mais ne souhaite plus qu’on rappelle cela), ont franchi le cap et sont des artistes reconnus. Mais il n’y a pas de limites claires entre le tag rageur se propageant partout et le graffe subtil et complexe, peint à l’acrylique, vendu cher en galerie. "C’est ce qui rend le graffiti fascinant, dit Adrien Grimmeau, offert sans sélection dans les rues de la ville, il impose au spectateur d’émettre un jugement personnel." N’oublions pas que le graffiti, lié d’abord à la ville, aux jeunes, au mouvement hip-hop, est aussi un refus de l’art au musée et de ses règles plus ou moins académiques et commerciales. C’est d’ailleurs, tout le paradoxe et la contradiction de le retrouver dans un musée.

L’expo est chronologique et démarre avec les ancêtres du graffiti. Ils étaient déjà ancrés dans la ville et le combat pour une réappropriation de la ville par ses habitants. Dans la mouvance de mai 68, le Mass Moving colorait la ville en peignant en rose les ombres des passants ou en poussant une machine à peindre les sols. Des galeries belges (Maurice Keitelman) découvraient la richesse des tags américains, un artiste comme Koor venait peindre à Bruxelles et s’y installer. Keith Haring peignait chez Nellens, à Knokke.

L’âge d’or du tag à Bruxelles se situe dans les années 90, avec des œuvres "légendaires" dont on a souvent plus que les traces photos. L’expo montre aussi les "blackbooks" de ces artistes (livres de dessins préparatoires et de photos témoins des œuvres). C’est alors que naissent des groupes de graffeurs, des "crew", comme BCP (Brussels City Painters) avec Eros, Zone. Citons aussi Rage et Byz. Eros réalisa le plus grand graffiti bruxellois, magnifique d’ailleurs, sur toute une façade latérale d’une maison mitoyenne à la maison de jeunes De Fabriek. D’autres groupes sont actifs comme RAB (Rien à branler, sur le modèle du groupe de hip-hop français, NTM, Nique ta mère), avec Sozyone Gonzalès, autre figure marquante, ou BSR (Bombeur sans reproche), avec Shock en taggeur stakhanoviste inondant la ville.

Déjà alors, et les taggeurs d’aujourd’hui le confirment, deux choses "forcent le respect " : ceux qui "cartonnent ", c’est-à-dire qui parviennent à placer le plus possible de tags, souvent monocolores, réalisés en vitesse à la bombe dans la ville et dans les endroits les plus inattendus (comme "Na") et d’autre part, ceux qui ont un style, une originalité.

Après cet âge d’or du tag et du graffiti, on est passé dans les années 2000, au néo-graffiti ou "street art". Les artistes varient les techniques, utilisent les stickers, les affiches, le pochoir, choisissent des surfaces retirées pour ne plus être ennuyés par la police et avoir le temps de faire une œuvre complexe, d’autres vendent en galerie (les galerie A.L.I.C.E. et Montana Shop&Gallery à Bruxelles, jouèrent un rôle pionnier en la matière). On retrouve là une figure comme Sozyone (qui est parti vivre en Espagne), avec des peintures à l’acrylique sur son personnage de "gentleman cambrioleur".

On découvre alors Bonom, devenu la figure emblématique des années 2000. Encore un Français implanté chez nous qui commença aussi par le tag (entrée quasi obligatoire dans ce monde) pour développer ensuite des grandes fresques murales, remarquables, qu’il réalise la nuit, clandestinement, parfois en descendant en rappel le long des façades : un gigantesque morse endormi, un dinosaure sur la façade Generali, un renard tombant sur la cité administrative, etc. L’expo lui consacre la moitié d’un étage, présentant ses carnets et dessins et des photos très étudiées (en noir et blanc, vieillies comme des archives anciennes) de ses exploits. Il incarne les ambiguïtés du "street art" (comme Banksy, en Angleterre), car même reconnu comme un artiste (à l’instar d’autres présentés à l’expo), il reste en butte à des poursuites judiciaires.

Il y a aussi Defo, autre figure fort respectée du milieu, qui est un vrai peintre et qui réalise des fresques sophistiquées inspirées de la BD et de la science-fiction, à la bombe, avec une dextérité remarquable. Pour l’expo, il a peint avec Eyes B, tout un mur à l’étage du musée d’Ixelles. Defo est aussi celui qui a pu le mieux maintenir la force et les règles du graffiti et du tag d’origine (américains) en les interprétant avec talent. Adrien Grimmeau souligne bien que le graffiti et l’art urbain "apparaissent dans des situations où la ville fait défaut". Ils sont une réponse aux défaillances de la ville, du vivre ensemble, de l’intégration des jeunes. Le graffiti pose des questions judicieuses et propose des réponses artistiques et amusantes.

Ne ratez pas cette expo pour vous faire une opinion et ne plus marcher dans les rues sans voir cet art gratuit, hors musées, dérangeant, amusant, sans autres règles que la liberté de ses artistes, la réaction à l’ordre, et la volonté de s’approprier la ville...

"Explosition, l’art du graffiti à Bruxelles", Musée d’Ixelles, jusqu’au 4 septembre, de 9h30 à 17h, fermé le lundi.

Guy Duplat

Facebook

Ailleurs sur le web

Les + consultés de la semaine

cover-ci

Cover-PM