Arts et Expos Envoyé spécial à Croissy-Beaubourg

Depuis un an, Anselm Kiefer a définitivement quitté son atelier de Barjac, œuvre d’art total et utopique au sud de la France pour s’installer à l’Est de Paris, à Croissy-Beaubourg, sans un environnement industriel, près d’un aéroport. Il a déménagé pour que ses enfants, encore jeunes, trouvent une école adéquate. Il a acheté un énorme entrepôt de La Samaritaine (Bon Marché), offrant une salle ouverte comme une cathédrale. Quelle surface ? "Comptez-vous même", répond l’artiste en souriant. A vue de nez, 100 m sur 350 m, 35000 m2. Si grand que la dizaine de personnes qui y travaillent généralement parcourent l’atelier en vélo. "Je me promène dans mon atelier, entouré de toutes ces œuvres anciennes et neuves comme je me promènerais dans mon cerveau", confie l’artiste qui aime rester totalement seul dans son atelier, du vendredi au dimanche soir, sans téléphone.

On y admire des centaines d’œuvres de Kiefer, parfois anciennes, souvent "in progress", des variations sans cesse plus monumentales sur des thèmes récurrents. Il aime reprendre ses tableaux, les compléter, continuer ce qu’il appelle le "processus". On revoit ses champs de neige, ses tours de briques mésopotamiennes, ses fleurs séchées. On croise les tours de béton de guingois qu’il montra à la première Monumenta au Grand Palais en mai 2007. Ou celles pour l’opéra qu’il créa pour Gérard Mortier à la Bastille. Des salles ont été aménagées, où on peut déjà apercevoir ce que sera sa grande exposition en décembre chez Gagosian à New York, ou celle du printemps prochain à Tel Aviv, où il est invité pour l’ouverture de l’extension du musée. Beaucoup de ses œuvres pèsent des centaines de kilos, mesurent près de 10 m. On aperçoit des piles de feuilles de plomb, des troncs de palmiers, des grandes antennes paraboliques usagées trouvées en Inde, des sculptures de femmes sans tête. C’est comme la grammaire de Kiefer. Deux énormes tas de gravats ont été amenés par camion de la rue des Archives à Paris. Kiefer a voulu ces blocs d’asphalte pour en faire quelque chose comme il avait récupéré le plomb de la toiture de la cathédrale de Cologne.

L’artiste allemand, 65 ans, s’imposait pour un tel endroit. Depuis 35 ans, Kiefer explore par sa peinture, ses tableaux géants et ses sculptures, les grands mouvements de l’histoire. Après avoir travaillé un temps avec Joseph Beuys, il s’est saisi des grands mythes de l’Allemagne pour interroger la possibilité d’être encore un artiste allemand après le nazisme et la Shoah. Il poursuivra inlassablement son travail sur un passé collectif qu’il n’a pourtant jamais personnellement connu, sur la place de l’artiste et la solitude finale de chacun. Il est né en 1945 dans une cave de Donaueschingen, alors que les Alliés bombardaient la ville, expérience traumatisante s’il en est. Il a brassé ensuite les grandes images de la mémoire humaine, depuis la Kabbale jusqu’aux étoiles. Le travail de Kiefer fonctionne par strates de sens et couches de matériaux très divers : peinture, terres, cailloux collés, papiers carbonisés, couches de plomb, graines de plantes, pots d’argile. Un travail d’archéologue à l’envers, ajoutant des épaisseurs.

Féru de culture française, il s’était installé en France en 1993, à l’instigation de son épouse autrichienne, dans une ancienne filature de soie à Barjac, au pied des Cévennes, sur un terrain de 35 hectares qu’il a entièrement peuplé de ses sculptures et tableaux monumentaux, de ses carcasses de cuirassés en plomb, ou de ses tanks en terre glaise. Anselm Kiefer fait partie de cette génération allemande des néo-expressionnistes avec Gerhard Richter, Markus Lupertz et Sigmar Polke. Une œuvre sombre, tragique, marquée par la faute allemande, un travail symbolique, mais formidablement fascinant car il atteint les couches ambiguës de notre passé personnel et collectif. Une œuvre religieuse et athée à la fois.

Il arrive, souriant, enlevant ses gants blancs de travail, pour discuter avec les quelques journalistes venus à la veille de l’exposition d’une trentaine de ses œuvres, toutes monumentales, au musée des Beaux-Arts d’Anvers du 23 octobre au 23 janvier (nous y reviendrons alors). Des œuvres venues de la collection Grothe, un riche industriel du bâtiment qui a dû vendre toute sa collection, il y a quelques années, sauf les Kiefer que non seulement, il a gardés mais qu’il achète toujours. "Ceci est la dernière acquisition de M. Grothe, dit-il en montrant un tableau avec une tour de briques, en ruine . Je suis parti des fours à briques en Inde. J’y ai placé les noms des villes anciennes du Croissant fertile, le berceau de notre civilisation, là où il y avait déjà des cultures avancées il y a 10000 ans. Les briques qui tombent sont des éléments qui généreront de nouvelles cultures. Les ruines, comme les catastrophes ou les écroulements, sont des moments où quelque chose peut recommencer. Dans l’univers, à chaque instant, une étoile naît ou meurt. Même mes tableaux perdent de la matière quand on les transporte, c’est un processus sans fin. Tout évolue sans cesse."

Votre œuvre est marquée par la tragédie de Histoire et de l’homme dans l’univers. Comment se situent alors, face à cela, l’art et la beauté ?

Tout ce que fait l’artiste est beau, la beauté est comme une poupée devant moi qui me fait avancer, mais bien sûr, tout ce qui se prétend art n’est pas art.

Murakami à Versailles, est-ce de l’art ?

Pas de commentaires. Après la crise financière et l’éclatement de la bulle, des grands collectionneurs sont revenus vers moi, estimant qu’on avait atteint avant cela une certaine absurdité.

Pourquoi ce parti pris de la monumentalité ?

C’est mon univers et mon échelle depuis le début. Je faisais déjà des tableaux de 7 m de long que je devais plier dans mon atelier. Mais je fais aussi des petites choses.

La culture est capitale dans votre travail.

Toutes les cultures, mais aujourd’hui, on assiste à une réduction de la diversité culturelle, comme on le voit avec les dialectes laminés par l’anglais. Si la culture meurt, l’homme meurt, car la science ne montre rien. Les grandes expériences scientifiques actuelles sont menées par des équipes où chacun étudie toute sa vie, un même détail. Seul l’art peut montrer le contexte, comme le fait la mythologie (Horus, Ulysse, etc.). Après la guerre, l’Allemagne avait condamné les mythes qui avaient été dévoyés par les nazis. Il est typique que la première Documenta à Kassel en 1955, était centrée sur l’abstraction américaine. L’Allemagne voulait ainsi se purifier de ses mythes. Tout mon travail à mes débuts, fut de m’y opposer. L’abstraction pour moi, n’est d’ailleurs intéressante que lorsqu’elle débute, quand Kandinsky ou Mondrian sont presque abstraits mais laissent encore deviner l’arbre. L’abstraction pure comme le Mondrian du Stijl, devient un art stérile.

Ce passé allemand vous obsède encore ?

J’ai préparé pour Gagosian, à New York, une exposition intitulée "Next year to Jérusalem" où j’évoque la Kabbale et la Torah. Dans un grand container noir que j’appelle "Occupation", j’ai placé 75 grandes feuilles de plomb sur lesquelles sont imprimées des photos de moi, jeune, faisant par dérision, le salut nazi. Les nazis ont non seulement exterminé un peuple mais aussi tué leur propre culture. Allemands et Juifs allemands étaient très proches. J’essaie de réconcilier ces deux cultures tuées par les nazis. Mais j’ai peur encore de l’Allemagne car on ne peut jamais être sûre d’elle. Elle ne peut se développer bien que dans l’Europe mais le processus européen est en panne. L’Allemagne est une personnalité cassée qui n’a plus la mémoire des villes, c’est dangereux.

Que va devenir l’extraordinaire domaine de Barjac, “La Ribaute” avec ses bâtiments, tunnels et œuvres d’art ?

J’ai passé le dossier à l’Etat français à qui je voudrais offrir le domaine, ses 52 bâtiments avec les œuvres. J’aimerais même l’offrir à l’Allemagne et la France, réunies pour cela.

Quelle place tient la littérature dans vos tableaux ? Vous y écrivez des phrases de Paul Celan, Ingeborg Bachmann, etc.

Jeune, j’ai longtemps hésité à être écrivain, je suis devenu peintre, mais écrire sur un tableau amène une ambiguïté intéressante, la phrase affirme ou contredit ce qu’on voit. L’artiste est souvent iconoclaste. Il fait un tableau et en même temps, il veut le détruire en demandant si ce qu’il a fait est bon. Barnett Newman poursuivait ce processus jusqu’à ne plus rien laisser ou presque.

Vous vous sentez dans la lignée des grands romantiques ?

Pas le romantisme guerrier de Guillaume II, mais bien le romantisme philosophique, celui de Caspar Friedrich, l’idée que tout est connecté dans l’univers. "Va à travers le monde et reviens", dit le poète. Nous ne créons rien, nous sommes traversés de pensées et d’émotions diverses à travers le monde, que nous transformons et qui nous transforment.

Vous évoquez souvent le rôle des femmes dans l’Histoire.

Toute ma vie j’ai suivi une femme ! Les hommes sont moins complets, il leur manque quelque chose. Les femmes dominent le monde et les hommes essaient de les éliminer mais elles résistent. Je présente des femmes sans tête car ce sont seulement les hommes qui rendent compte de ce qu’ont dit et fait les femmes de l’Histoire. C’est fou !

Vous avez connu Beuys ?

Je l’ai vu quelques fois et lui ai porté quelques toiles, mais je n’ai jamais travaillé avec lui. Nous avons une même conception de la matière qui est une enveloppe contenant l’esprit qu’il faut découvrir. Ainsi, chaque plante a un correspondant dans les étoiles, cela lie le macrocosme au microcosme. Nous dépendons du cosmos. Tous nos éléments sont arrivés par des poussières et des météorites.