Arts et Expos

RENCONTRE

A partir du 17 février, le Palais des Beaux-Arts propose une grande exposition, intitulée «Le désir de la beauté, la Wiener Werkstätte et le Palais Stoclet», avec plus de mille objets venus de Vienne et de collections internationales, créés par l'atelier viennois qui allait donner au début du vingtième siècle tant de chefs-d'oeuvre Art Nouveau dont le plus grand de tous: le Palais Stoclet à Bruxelles. Archétype du «chef-d'oeuvre d'art total», fruit d'une amitié entre Adolphe Stoclet et Joseph Hoffman, il sera au centre de l'expo, mais comme en filigrane avec des documents et des pièces historiques. Le Palais lui-même reste fermé depuis la mort de la baronne Stoclet en 2002. Elle-même n'acceptait plus les visites qu'au compte-gouttes. Un mystère enveloppe l'avenir de ce bâtiment considéré par le grand architecte Santiago Calatrava comme « la plus belle maison du monde». La région bruxelloise et la Communauté française veulent classer son fabuleux mobilier, mais trois héritières ont introduit un recours en suspension et annulation devant le Conseil d'Etat (lire à la page suivante). Nous avons rencontré Aude Stoclet, fille de Jacques et Anny Stoclet, favorable au classement. Pour la première fois, elle s'exprime.

Quels souvenirs gardez-vous de votre grand-père et de son épouse Suzanne?

Je les ai peu connus puisqu'ils sont morts en 1949 alors que j'allais avoir 7 ans. C'étaient des grands-parents merveilleux, à la fois imposants et simples, plein d'intelligence et de sagesse et qui racontaient à leurs petits-enfants de très belles histoires. Malgré leur âge, ils gardaient l'aura des personnes d'exception qu'ils avaient été. On ne les imaginait pas l'un sans l'autre. Ma grand-mère n'a d'ailleurs survécu que treize jours à la disparition de son mari. Mes parents sont venus habiter avenue de Tervuren en 1952. Les souvenirs que je garde de mes grands-parents paternels et ensuite, de mes années d'adolescence dans cette grande maison de marbre, m'ont profondément marquée. Bien que je n'aie fait que des études de droit et non d'histoire de l'art, je demeure fascinée par l'extraordinaire aventure culturelle et artistique dont mes grands-parents ont été les acteurs.

Après la mort de mon père, survenue en 1961, ma mère, qui vénérait la mémoire de ses beaux-parents, a, durant plus de quarante ans, été la gardienne du temple, vouant le restant de sa vie à l'entretien et à la conservation du Palais.

C'est grâce à mon père, Jacques Stoclet et à sa clairvoyance et ensuite à l'engagement de ma mère que le Palais a pu être maintenu et conservé, pratiquement dans son état d'origine. Peu avant le décès de ma mère, celle-ci nous a demandé de poursuivre, du mieux que nous le pourrions, ce qu'elle avait entrepris et de veiller à ce que l'oeuvre d'Adolphe et de Suzanne Stoclet soit préservée et reste, pour le monde entier, ce chef-d'oeuvre absolu d'harmonie et de beauté. Je suis très réconfortée de constater qu'à la quatrième génération, les enfants de mes soeurs partagent les mêmes préoccupations que mon fils et sont animés de cette même volonté.

Dans cette optique, que pensez-vous des récentes décisions du gouvernement de la région bruxelloise et de la Communauté française de classer le mobilier et l'intérieur du Palais?

Mon fils et moi nous réjouissons de ces mesures qui garantissent à long terme que le Palais Stoclet conservera son caractère principal: celui d'une oeuvre d'art totale, une «gesamtkunstwerk», selon le concept cher à l'Art Nouveau. La décoration du Palais, les objets, le mobilier et les argenteries qui ont été spécialement réalisés pour lui, par les artistes de la Wiener Werkstätte forment avec l'immeuble un tout inséparable tel qu'il a été pensé par Joseph Hoffmann et voulu par mon grand-père. Il s'agit d'un ensemble unique au monde dont il serait désastreux, eu égard à son unicité, qu'il soit dispersé. Les mesures de sauvegarde auxquelles vous faites allusion ne font d'ailleurs qu'expliciter et préciser celles déjà prises en 1976 lors du classement du Palais comme monument, sur avis conforme de la Commission des Monuments et Sites.

Par ailleurs, je pense que l'intérêt de la Société et du bien public doit, à un certain moment, prévaloir sur les considérations patrimoniales d'ordre privé, même si au niveau familial, de telles mesures ne sont pas sans conséquences.

Une dernière réflexion: la protection du Palais Stoclet serait sans doute plus complète si elle ne dépendait pas de diverses législations régionales et communautaires qui entraînent inévitablement un morcellement des compétences. Cette situation typiquement belge ne semble pas permettre actuellement à l'Etat fédéral - ainsi que le recommande pourtant le Conseil de l'Europe - de procéder au classement de l'ensemble formé du Palais, ses jardins et leurs contenus alors même que les autorités proposent - et à juste titre, selon moi - de faire figurer cet ensemble, sur la liste de sauvegarde de l'Unesco, à titre de chef-d'oeuvre du patrimoine mondial de l'humanité.

Quel projet d'avenir envisagez-vous pour le Palais Stoclet?

Je ne suis malheureusement pas seule à décider. L'idéal pour moi serait que la génération de nos enfants - c'est-à-dire mon fils et ses cousins et cousines - puisse réaliser un projet familial commun qui redonnerait vie au Palais Stoclet, lequel depuis la mort de ma mère, est tristement fermé à toutes initiatives culturelles. A défaut, j'imagine que plusieurs institutions de premier plan, par exemple de grands musées, pourraient unir leurs efforts et rassembler les moyens financiers nécessaires pour développer, au travers d'une fondation internationale, un projet culturel d'envergure afin de rendre au Palais, en l'ouvrant davantage sur le monde, le rayonnement qu'il mérite. Mon fils Laurent et moi sommes évidemment prêts à apporter notre concours à un tel projet, que nous appelons de nos voeux.

© La Libre Belgique 2006