Arts et Expos Certes, le livre de Magali Serre est surtout à charge, mais les faits sont saisissants. Les héritiers de Daniel Wildenstein, le grand galeriste et spécialiste de Claude Monet, se sont vus notifier par l’administration fiscale française un redressement de près de 600 millions d’euros qui, avec les pénalités, pourrait porter leur dette fiscale à un milliard d’euros. Même pour ceux dont la fortune - surtout sous forme de tableaux - est estimée entre 3 et 10 milliards d’euros, c’est énorme. Et Guy Wildenstein, le dernier fils survivant, a été mis en examen en janvier dernier pour "fraude fiscale" et "blanchiment de fraude fiscale". C’est tout un empire qui pourrait vaciller après dix ans de révélations et de procédures judiciaires. Si on ajoute que Guy Wildenstein, qui vit essentiellement à New York, est un ami d’Eric Woerth, l’ancien ministre de Sarkozy, et qu’il fit partie du cercle étroit des grands donateurs de l’UMP, on a les ingrédients d’un vrai "polar" dans les milieux de l’art.

L’enquête de Magali Serre a déjà donné lieu à une émission sur France 3. La voilà en livre. Un livre éclairant, un peu sensationnaliste, sur les mœurs qui règnent parfois dans le monde opaque de l’art. "Un simple tableau ne peut-il pas rapporter plusieurs dizaines de millions d’euros ? C’est bien plus rentable que le trafic de drogue ou les braquages pour qui sait s’y prendre", lit-on.

Daniel Wildenstein fut souvent surnommé "l’homme aux dix mille tableaux", placés dans les coffres de ses différentes galeries dans le monde, dans le port franc de Genève ou dans des paradis fiscaux.

L’histoire

L’histoire commença comme un compte de fées, à la fin du XIXe siècle quand Nathan Wildenstein, juif alsacien, arrive à Paris et commence à vendre des peintures dans les années 1870. Il ouvre sa première galerie à Paris en 1881, puis à New York, sur la 5e Avenue. Il s’installe peu après au 57 rue la Boétie où les Wildenstein sont toujours avec le Wildenstein Institute, centre d’expertises très important sur l’art moderne français avec une bibliothèque de 400 000 ouvrages. Nathan Wildenstein est alors le collègue de Vollard et Durand-Ruel, mais spécialisé dans l’art du XVIIIe siècle. Nathan meurt en 1934, laissant l’héritage à son fils Georges qui ouvrit la galerie aux impressionnistes et aux modernes (il fréquenta Breton, Masson, Dali). Georges passa ensuite le flambeau à Daniel Wildenstein (1917-2001), qui fit l’essentiel de la fortune de la famille en transformant la galerie en une multinationale de l’art. En 1993, la galerie Wildenstein de New York s’ouvrit même à l’art contemporain en s’alliant à la galerie Pace pour créer PaceWildenstein, qui ouvrit la première galerie à Pékin.

La fortune des Wildenstein est immense. Ils mènent une vie d’hypermilliardaires, avec châteaux en France, ranch gigantesque au Kenya pour y chasser (30 000 ha et 20O bâtiments), propriétés un peu partout, yachts, personnel domestique nombreux. Leur richesse, ce sont les milliers de tableaux qu’ils posséderaient (il n’y a pas d’inventaire accessible) : de Fra Angelico, Rubens, Velasquez, Greco, douze Poussin, vingt Renoir, dix Van Gogh, dix Cézanne, dix Gauguin, vingt-cinq Courbet, etc. Et 180 Bonnard acquis lors de la succession du peintre.

L’opacité

Magali Serre accuse : "Les Wildenstein se sont organisés depuis des décennies pour rendre leur patrimoine invisible aux yeux des États et aux yeux de leurs détracteurs. Ils utilisent les outils de la finance mondiale avec brio, grâce à une armée de fiscalistes, de conseils, de notaires installés à New York, Paris, Londres, Zurich, Genève ou encore dans les paradis fiscaux comme les Bahamas, les îles Vierges ou Guernesey." Un bon marchand d’art, ajoute-t-elle, est "discret sur ce dont il dispose, l’état de ses stocks, les œuvres qu’il acquiert et qu’il vend."

Alec Wildenstein, fils de Daniel, appliquait ce principe à la lettre, rappelle-t-elle en citant ses propos: "il avait compris l’essence même de son métier : le stock, c’est le nerf de la guerre. Pourquoi ? Parce que c’est du rêve. Tout marchand d’art se doit d’entretenir l’illusion des chefs-d’œuvre qu’il détient ou qu’il ne détient pas. Son stock doit être mythique et mystérieux afin de faire réfléchir le client qui va faire un achat ailleurs. Qu’il se dise : du calme, pas de précipitation, Wildenstein a sûrement mieux que cela…"

Ce culte du secret est si ancré dans leur histoire que les Wildenstein eux-mêmes peuvent perdre la trace de ce qu’ils possèdent : "Il y a des tableaux que je n’ai jamais vus et que mon arrière-grand-père a achetés, racontait Alec Wildenstein. Ils sont dans des chambres fortes, dans des endroits incroyables au milieu d’autres objets. Parfois, j’y passe et je les redécouvre".

La discrétion est revendiquée par la famille "pour des raisons de confidentialité et de meilleure organisation patrimoniale" et la Cour d’Appel de Paris, en 2005, semble leur donner raison en disant "que l’évasion du patrimoine dans des sociétés étrangères est conforme à la tradition familiale de transmission des biens aux héritiers directs."

En 1996, Daniel Wildenstein n’aurait déclaré au fisc français que 2 000 euros par an, alors que ses comptes français ont été crédités cette année-là, de 6 millions venant de comptes suisses anonymes.

Les femmes se rebellent

Les Wildenstein sont des grands connaisseurs d’art, des notables incontournables. Daniel est membre de l’Académie. Ils ont une seconde passion : les courses hippiques, avec leur écurie personnelle de 69 pur-sang qui a gagné les plus grandes courses à Paris.

Mais cet empire se fissura à cause d’une femme que la famille Wildenstein a voulu écarter. Guy et Alec, les enfants de Daniel, n’auraient pas dû la tromper. Au lendemain de la mort de Daniel, les fils vont voir la veuve, Sylvia, qui toute sa vie avait vécu comme une reine sans jamais se préoccuper d’argent. Les fils la persuadent de renoncer à l’héritage pour, lui disent-ils, la mettre à l’abri des ennuis du fisc et d’une dette trop importante, et ils lui promettent une rente mensuelle de 30 000 euros.

Frais exorbitants

Elle comprend peu après, quand on lui retire ses propres chevaux, qu’elle s’est sans doute fait gruger et elle recrute une avocate obstinée, vrai pit-bull qui ne lâchera plus les deux fils, même quand ceux-ci proposent une transaction à 100 millions d’euros. La justice donnera tantôt raison aux uns, tantôt aux autres. Les frais d’avocats sont exorbitants. Mais ces procédures mettent au jour les paradis fiscaux utilisés par les Wildenstein. D’autant que d’autres femmes s’estimant lésées vont s’y mettre. Aux Etats-Unis, Jocelyne, l’épouse d’Alec, se lance dans un procès de divorce fort médiatisé et la nouvelle femme d’Alec, Liouba, va aussi se lancer dans la bagarre quand elle découvre, après la mort d’Alec, que sa belle-famille veut, dit-elle, la "flouer" d’une partie de son héritage.

Trente tableaux découverts

La crise financière de 2008 a mis en lumière et rendu politiquement inacceptables ces paradis fiscaux. Les procédures ont écorné le prestige des Wildenstein. Et les langues se délient avec des histoires rocambolesques que relate Magali Serre. On découvre, par hasard, dans les caves de l’Institut Wildenstein, une trentaine de tableaux présumés volés ou disparus, dont une toile recherchée de Berthe Morisot.

On découvre comment les Wildenstein auraient parfois organisé à leur avantage des successions de grands collectionneurs. Georges Wildenstein est accusé d’avoir trop collaboré avec les nazis et d’avoir enrichi alors sa collection. Même la compétence scientifique de Daniel Wildenstein, auteur du catalogue raisonné de Monet, peut donner lieu à polémique. Le livre raconte qu’il a pu utiliser à son avantage - ce n’est qu’une supposition - sa faculté de placer ou d’enlever une œuvre du catalogue raisonné pour faire monter ou descendre de manière énorme la cote d’un tableau.

Rappelons que ce livre, basé sur une longue enquête, est surtout à charge et que les nombreuses procédures en cours ne sont pas arrivées à leur terme; mais c’est aussi le fonctionnement d’une partie du marché de l’art, avec ses secrets et ses liaisons parfois incestueuses entre experts, galeries et salles de ventes qui est ici mis en lumière, dans ce livre.

Guy Duplat

"Les Wildenstein", Magali Serre, JC Lattès, 278 pp., env. : 20 euros.