L’homme qui sculpte la nature

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Arts et Expos Envoyé spécial à Annecy

Il y a de grands collectionneurs d’art contemporain qui aiment partager avec le public leur amour et leurs coups de cœurs. Claudine et Jean-Marc Salomon sont de ceux-là. Riches héritiers de l’usine de skis Salomon que la famille a revendue, ils auraient pu vivre heureux en rentiers et jouir de la vue superbe qu’ils ont de leur appartement panoramique sur le lac d’Annecy. Mais ils aiment l’art contemporain et ses artistes. Ils les rencontrent et ils les collectionnent. C’est leur passion. Ils ont beaucoup acheté, de Louise Bourgeois et Tony Cragg à Wim Delvoye et tant d’autres. Aujourd’hui, le couple s’intéresse de fort près aux artistes issus du street art et à la peinture, un peu fatigués des installations et du conceptuel. En 2001, il y a juste dix ans, ils inauguraient la Fondation Salomon, à quelques kilomètres d’Annecy et à une demi-heure de Genève. Le château d’Arenthon, qui abrite la Fondation, est construit au milieu d’un paysage de pics rocheux et est entouré d’un parc. C’est en fait plutôt une grosse demeure fortifiée datant du XIIIe siècle et modifiée au XVIe siècle, lorsque la région dépendait de Turin.

Claudine et Jean-Marc Salomon ont entièrement refait l’intérieur de la bâtisse, créant un contraste entre un extérieur laissé intact, en harmonie avec le paysage, solide comme les montagnes aux alentours et un intérieur lumineux, minimal et ultra contemporain. Au cours des années, ils ont enrichi le parc de seize sculptures permanentes, de "L’homme qui donnait du feu" de Jan Fabre et d’un arbre fontaine de Guiseppe Penonne, a un personnage d’Anthony Gormley, une œuvre optico-lumineuse d’Olafur Eliasson et deux cabines de couleurs de Jaime Plensa. L’artiste belge Bob Verschueren a été invite dès 2001 a y placer une sculpture fontaine comme celle qu’il a créée pour le jardin de la maison d’Erasme à Bruxelles : une souche de chêne, déposée à l’envers, dans un creux, et qui sert de fontaine d’où l’eau suinte.

La Fondation Salomon propose deux expositions par an, de mars à novembre. Parfois, de grands noms (comme Gilbert and George, Jan Fabre ou Jacques Monory), parfois des découvertes, parfois des expos thématiques et tous les trois ans, un accrochage d’une partie de la collection de Claudine et Jean-Marc Salomon. Près de 20000 visiteurs par an viennent à la Fondation et profitent aussi du parc, de la bibliothèque et du salon de thé. Un beau chiffre pour le seul lieu d’art contemporain en Haute-Savoie, mais heureusement placé le long des chemins de vacances vers le sud, près de Genève. La prochaine exposition commençant en juillet sera consacrée au peintre français Paul Rebeyrolle.

Pour fêter les dix ans de la Fondation, Jean-Marc Salomon a voulu rendre hommage à la montagne, lui, le Savoyard dont la fortune est venue du ski. Il a pensé à Bob Verschueren pour parler de cette nature si forte et si présente autour de la Fondation. L’artiste belge, né en 1945, occupe depuis des années une place singulière dans l’art contemporain avec des installations végétales, éphémères, pleines de poésie et de force. Il ne veut pas délivrer de message, mais tout ce qu’il touche et transforme nous ouvre les yeux sur la nature. On la voit autrement, on découvre les dieux païens qui l’habitent. S’il n’y a pas dans cet art, de militance écologique au sens strict, on y décèle une écoute aux végétaux et aux rythmes menacés par l’homme.

A la Fondation Salomon, il montre avant tout de grandes installations (dont six créations spéciales in situ, pour cette exposition). Mais c’est aussi l’occasion de découvrir la variété de son travail. Avec une presse de lythograveur, il prend des empreintes de poireaux, de graminées et de pétasites qui laissent sur le papier non seulement leur forme, mais même le jus des plantes qui dessine des dessins aléatoires. Plus loin, il montre les frottages au fusain réalisés sur des écorces. Depuis des années, il s’amuse aussi à faire de petites sculptures fragiles à partir d’une seule feuille, ou d’une petite branche, qu’il noue, découpe ou modifie. Il les fige en photos sur un fond blanc. Ces photographies de plantes "sculptées" mises bout à bout forment une sorte d’abécédaire mystérieux, d’une langue inconnue, la langue même des plantes sans doute.

Les plantes, les végétaux, les arbres, produisent bien des sons, alors pourquoi pas des alphabets ? Avec l’aide du Centre Henri Pousseur (équivalent belge de l’Ircam de Pierre Boulez), il a enregistré les sons des végétaux : que font-ils quand on les frotte, les coupe, les frappe, les tend, les agite ? Quel est le bruit d’une carotte par exemple. Bob Verschueren en a réalisé un disque étonnant (label Fuga Libera) et, a la Fondation Salomon, tous ces sons sont proposés aux visiteurs.

Mais l’essentiel, ce sont les six grandes installations qu’il a réalisées sur place pendant des semaines, avec l’aide de la Fondation et les deux installations plus anciennes replacées dans ce cadre. Tantôt, elles évoquent de manière symbolique les montagnes, tantôt, métaphoriquement. La Cour du château fut ainsi envahie par six tonnes de branchages qu’il a patiemment assemblés et noués, pour en faire trois grands cônes, symboles du chaos et de l’ordre, chaos interne de tous ces bois et ordre qui en résulte avec ces cônes qui font songer aux sommets alpins. Pour une autre installation, trois personnes ont travaillé plusieurs semaines, pour écraser sur un mur, des aiguilles de pin, à l’aide de marteaux pour obtenir une couleur d’un vert tendre avec des dessins au hasard. De ce mur, partent quatre troncs d’épicéas qui se rejoignent en un point. Comme si un tremblement de terre les avait renversés. Dans le hall d’entrée, sur toute la hauteur du bâtiment, il a imaginé une "falaise" avec dessus, des sections de troncs d’arbres divers, plantés sur la paroi comme des nids d’aigle aux sommets des montagnes. Dans la tour du château, il a accentué l’idée de verticalité en plaçant des échelles d’épicéas tentant en vain de toucher le ciel. Cette nature bouleversée par l’artiste, suscite chez le visiteur l’amusement et la réflexion. Elle devient parfois anthropomorphe comme dans cette installation au rez-de-chaussée devant la cheminée ancienne, quand des centaines de bûches semblent se presser les unes contre les autres pour s’avancer vers le feu et les cendres. Image du dessin des hommes se pressant vers leur mort, rappel des chambres de la mort ? Bob Verschueren laisse ouvert a l’interprétation de chacun.

Signalons aussi ce petit travail exquis : des carrés de grandeurs diverses formant une mosaïque, chacun étant recouvert de feuilles de lierre. On dirait des mini-tableaux d’une infinie précision, tant les nervures semblent surgies du pinceau fin d’un peintre.

Guy Duplat

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