Arts et Expos

RENCONTRE

La bibliothèque des sciences à Louvain-la-Neuve, avec ses bétons bruts qui sculptent si bien l'espace, le restaurant universitaire du Sart-Tilman à Liège si moderne et si puissamment poétique ou l'incroyable maison Urvater à Rhode-St-Genèse menacée de démolition: autant d'oeuvres maîtresses d'André Jacqmain, 83 ans aujourd'hui, mais toujours bon pied bon oeil, parmi l'atelier d'architecture de Genval.

Ses amis Maurice Culot et Philippe Rotthier, qui ont travaillé avec lui jadis et qui dirigent la Fondation pour l'architecture, lui ont proposé une expo rétrospective de son travail dans les locaux de la Fondation, au Civa, à Bruxelles. A une expo historique d'hommage, André Jacqmain a préféré un parcours poétique et personnel, mis en scène par lui-même. Une exposition de surface modeste mais originale, qui permet de mieux connaître un architecte qui a marqué une époque et de sentir aussi les virages dans une longue carrière avec les débats passionnants qui ont jailli.

«Je n'aime pas les expos»

L'expo commence par une double provocation. André Jacqmain y proclame d'emblée que « les expositions d'architecte sont les plus ennuyeuses». C'est pourquoi il fera une expo sans plans ni maquettes. Il choisit une longue série de 80 panneaux avec des dessins personnels sur sa famille et son enfance, les évocations des rencontres qui l'ont marqué, des photos certes (beaucoup plus sur les travaux de la première partie de sa carrière) et de nombreux textes car, dit-il, «l'architecture est très littéraire. Il faut toujours dialoguer, discuter les idées qu'on a». Son objectif est de montrer comment survient la création, comment émerge l'imaginaire, comme surgit l'architecture.

La seconde provocation est de montrer, dès l'entrée, le bâtiment «Sapphire», à la rue des Colonies à Bruxelles, qui a remplacé, après de vifs débats, le «Foncolin», pourtant une des oeuvres maîtresses de Jacqmain. L'architecte lui-même décidant sa démolition pour reconstruire un immeuble plus décrié. Pour augmenter la provoc, il diffuse même, à l'entrée, un film sur la démolition du Foncolin. « Ce bâtiment devait être transformé. Il ne répondait plus du tout aux normes actuelles. On a refusé de le refaire à l'identique. Il fallait donc détruire, c'est la vie.»

André Jacqmain a parfois la réputation d'être un sphinx parlant par énigmes. L'architecte en joue. Il a choisi comme emblème de l'expo un étrange dessin d'un Janus (lui ressemblant) dans le trou d'un mur. Un double visage qui regarde dedans et dehors à la fois et vers l'infini, le gardien du temple, celui qui peut voir deux mondes différents, l'avenir comme le passé.

Les premières planches d'André Jacqmain évoquent son enfance, sa naissance à Anderlecht dans une maison aujourd'hui détruite (« alors que la maison voisine plus laide est encore là»). Une mère, Edmée, qui lui apprend les bases, un père mort quand il n'a que 4 ans. Le futur architecte doit passer trois ans dans un sanatorium en Suisse pour soigner une diphtérie. «Dans ce monde clos et fermé du pensionnat, l'imaginaire fut le seul moyen de m'en sortir.» Et de montrer sa première réalisation architecturale: un igloo à deux portes...! « Je passais des heures à dessiner des voûtes.» Puis ce fut l'Académie à 16 ans et la rencontre décisive avec le grand architecte Henri Lacoste, qui lui donna « le rêve et l'Orient».

Trois oeufs jaunes

Cette partie de l'expo est la plus émouvante. On voit ainsi - seule trace jaune sur un panneau - trois oeufs sur le plat: «au lendemain de la guerre, trois oeufs nageant dans le beurre, c'était magique», dit-il d'un air gourmand.

Puis ce furent ses rencontres décisives avec les trois frères Strebelle, avec le designer Jules Wabbes, qui fit tant de merveilleux bâtiments avec lui, avec le collectionneur Bertie Urvater, qui lui commanda une exemplaire maison-musée. Les travaux de cette époque sont célèbres: le restaurant du Sart-Tilman, le siège tout rond de Glaverbel, la maison Laval au Bercuit, tout en pierres brutes sans aucun angle droit, le pavillon belge d'Osaka, le grand travail du Calo d'en Real à Ibiza. Chaque fois, on admire l'occupation de l'espace, les rapports entre l'intérieur et l'extérieur, l'imagination.

La seconde partie commence avec le réaménagement de la place Stéphanie et continue sur les travaux (essentiellement des bureaux) de l'atelier de Genval, y compris au Manhattan Center et au quartier européen. La coupure est évidente. Le travail est avant tout celui de l'atelier de Genval, dans lequel Jacqmain dit être un participant parmi d'autres, même si c'est aussi son « grand oeuvre». Pendant 37 ans, les membres du bureau, dont on voit à l'entrée de l'expo l'impressionnante liste, se sont retrouvés tous les midis autour d'une table conviviale pour discuter avec passion. « Ce n'est pas moi qui tranchais souverainement. Il y a des choses que je n'aime pas. C'est comme dans une famille.»

A partir de cette époque, l'architecture de Jacqmain abandonne ce «brutisme» de jadis et choisit plutôt le décor et l'ornementation anecdotique, comme à la place Stéphanie avec ses mosaïques de marbres. Et les commandes pleuvent. « Nous sommes alors en ville, on s'y habille et le quartier Louise est le raffinement et l'élégance.» L'atelier de Genval choisit souvent les références au passé, au gothique en particulier. L'expo détaille moins cette seconde période. «On nous commande alors beaucoup de bureaux. Les promoteurs viennent avec des idées précises. Nous sommes moins en contact direct avec les utilisateurs. Et nous n'avons pas les budgets de Norman Foster à Londres. Il ne reste souvent aux architectes comme liberté, que la façade pour exprimer leur créativité», dit-il en regrettant que parfois l'architecte ne puisse plus s'affirmer comme artiste et défendre davantage sa création.

André Jacqmain, qui cite en exemples Richard Meier et Le Corbusier, parle de la nécessité d'un architecte qui soit d'abord un artisan, pour « bien construire». Mais il parle aussi d'un art du risque et du dépassement, qu'il a si souvent illustré lui-même.

«André Jacqmain, l'imaginaire émergent», jusqu'au 27 mars, par la Fondation pour l'architecture, au 55 rue de l'Ermitage à Bruxelles (le bâtiment du Civa).

Tél.: 02/642.24.80. Du mardi au dimanche de 10h à 18h.

© La Libre Belgique 2004