Arts et Expos

Dans une semaine s'ouvrira la grande exposition de l'automne au musée des Beaux-Arts de Bruxelles consacré à Léon Spilliaert (1881-1946), artiste solitaire, rangé parfois parmi les derniers symbolistes mais en réalité inclassable. Après les expos Magritte, Delvaux, Ensor et Khnopff, voilà encore un grand nom de notre histoire de l'art à qui le musée des Beaux-Arts donne une belle rétrospective.

Le parcours de l'exposition est quasi prêt. Anne Adriaens-Pannier conservatrice au musée, en est la commissaire. Elle prépare aussi le catalogue raisonné des oeuvres de l'artiste. Vendredi, elle s'affairait aux derniers préparatifs et publie en même temps, un magnifique livre sur «Spilliaert, le regard de l'âme», chez Ludion (340 pp., env. 59 €) dans lequel elle a retravaillé l'essentiel de sa thèse de doctorat consacrée à Spilliaert.

Ce moment est émouvant pour elle. Jamais il n'y eut tant d'oeuvres de Spilliaert à la fois: 213, choisies parmi près de 3500 oeuvres, dont 95pc se trouvent chez des collectionneurs privés. Les musées n'en ont que 100 à 150. A l'occasion de cette expo, s'extasie sa commissaire, près d'un quart des oeuvres exposées le sont pour la première fois. Une occasion unique de redécouvrir le travail de cet artiste particulier qui n'a quasiment jamais peint de toiles. Il n'a fait que 55 peintures, très médiocres de surcroît. Toute son oeuvre est dans le dessin à l'encre de Chine, le lavis, rehaussé d'aquarelle ou de crayon de couleur, les pastels. Le musée des Beaux-Arts lui-même possède de nombreux Spilliaert, en particulier, grâce à la générosité des petits-enfants du peintre. Madeleine Spilliaert, la fille de Léon, céda au musée de nombreuses oeuvres, par un prêt longue durée confirmé par les petits-enfants.

Léon Spilliaert était particulier. Il vécut longtemps à Ostende mais ne savait pas nager. Il ne savait pas non plus rouler à vélo et n'a gardé une voiture que très peu de temps. Il n'a jamais utilisé d'appareil photo, jamais suivi de cours à l'Académie, mais il a dessiné le grand dirigeable de Robert Benedict Goldschmidt. Il lisait énormément: Nietszche, Lautréamont, Chateaubriand, Schopenauer, la Bible. On le présente comme un solitaire, une vue accentuée par ses autoportraits des années 1907-1908 (ses années de grâce) où on le voit comme halluciné. Au point que Jean Clair en avait déduit que Spilliaert consommait des drogues ou respirait de l'éther, ce que réfute Anne Adriaens-Pannier.

Loin d'être solitaire, il avait une large vie sociale et observait la société avec une ironie féroce. L'expo présente - c'est unique - 22 autoportraits côte à côte! Léon Spilliaert a continué à habiter chez ses parents, de riches parfumeurs d'Ostende, fournisseurs de Léopold II. Son père était assez riche pour que ses enfants ne doivent pas travailler. Léon vécut chez ses parents jusqu'en 1915, il avait alors 35 ans, quand il se maria et déménagea un temps à Bruxelles. Il faut dire qu'à Ostende il subissait l'ombre forte d'Ensor.

Stefan Zweig

Si son père ne voulait pas un temps qu'il vende ses travaux, ses premiers acheteurs furent prestigieux: Emile Verhaeren, Stefan Zweig, Camille Lemonier et Paul-Emile Janson.

Ce vendredi, quasi toutes les oeuvres étaient déjà aux cimaises. Les premières années de Spilliaert sont splendides avec ce noir si profond qu'il utilise en maître, avec sa ligne si graphique qui génère le mystère, la magie et l'étrangeté. Les mers au clair de lune, les figures solitaires aux regards vides, les plages désertées par l'homme, les lieux abandonnés avec leurs silhouettes à contre-jour. Pour Anne Adriaens-Pannier, en raison de l'atmosphère singulière qui se dégage de son oeuvre, Spilliaert peut être considéré comme un artiste faisant la transition entre symbolisme et surréalisme.

Bien sûr, la seconde partie de l'oeuvre de Spilliaert est bien différente. Brusquement, il fait du Rik Wouters ou de l'expressionnisme, il peint sur des cartons, s'intéresse aux arbres. L'exposition montre aussi ce versant, parfois sidérant, mais de manière discrète, même si Anne Adriaens-Pannier souligne que ces oeuvres-là du peintre ont aussi leurs adeptes enthousiastes.

Nous reviendrons longuement sur cette exposition lors de son vernissage.

Léon Spilliaert, au musée des Beaux-Arts, du 22 septembre au 4 février, du mardi au dimanche de 10h à 17h.«Spilliaert, le regard de l'âme» par Anne Adriaens-Pannier, chez Ludion, 337 pp., env. 59 €

© La Libre Belgique 2006