Arts et Expos

Q ue m'est-il arrivé lorsque j'avais vingt ans?´ Qu'on l'écoute ou qu'on le lise, Marc Trivier semble retourner cette question depuis pas mal de temps. Lui qui n'aime pas tellement le `je´ doit pourtant s'y résoudre: c'est bien lui qui s'est lancé dans cette aventure singulière au début des années 80. C'est bien lui qui, tout d'un coup, s'est mis à prendre des avions et des trains pour aller photographier des gens avec des noms pas communs, célèbres même.

Des noms dont on se dit pourtant, devant les traces de ces confrontations anciennes, qu'ils n'ont pas grand-chose à voir avec ceux qui les portent.

Tadeusz Kantor, le sourcil bas, Jean Genet en petit bonhomme racrapoté sur lui- même. Et la litanie de continuer. Dubuffet, Soupault, Hartung, tous des pauvres corps fatigués, offerts à l'oeil fébrile d'un gamin obstiné.

Et ledit gamin a cru bon d'en rajouter, dans ses expositions et ses publications, en mêlant, à celles de ses proies apeurées, des images de bêtes menées à l'abattoir ou de pauvres gens à l'esprit égaré.

Aujourd'hui, alors qu'il a pris quelques rides et pas loin de vingt ans en plus, on aimerait lui demander ce qu'il fait. L'opportunité se présente par hasard en octobre à Namur. Mais en vain. L'oeil malicieux se plisse: il n'a que des questions. Et comme en fuite, il se met à parler avec conviction du livre `Zéro-Sortie´ où le photographe Patrice Gaillet relate avec une courageuse ironie sa lutte inégale avec la maladie. `C'est de cela dont il faut parler´, tranche-t-il.

Bon, d'accord, mais en ce qui le concerne?

`Mon nouveau livre va sortir bientôt chez Yves Gevaert, je passe du temps à surveiller l'impression.´

Le titre du bouquin? `Le Paradis perdu´. Rideau première partie.

Deux mois plus tard, de nouveau à Namur et en présence de Pierre Devin, son ami de longue date du CRP de Douchy-Les-Mines. Il parle du travail d'Alexandre `qui va bientôt exposer à la chapelle de Boondael. Tu verras, c'est formidable´. C'est bien tout cela, mais est-ce que lui-même sort encore des images?

Enfin une réponse: `Pas tellement, quelque chose comme une par an. Mais tu sais, les photographies, c'est comme les nanas, quand tu en as une, les autres ne comptent pas.´

Du Trivier tout craché ça, comme cette fois où, à propos de sa fameuse image `Le toit du monde´, il nous avait cité - grand chic - Petzi. C'était, il y a six ou sept ans, un printemps à Haut-le-Wastia, et, déjà alors, il mettait de plus en plus en avant ses photographies prises avec un vieux Brownie. Surtout des paysages grignotés en leurs bords par la lumière.

Un mois se passe et pour la troisième fois, on se croise à nouveau devant des images. Les siennes, cette fois, dans leur vernissage à Douchy-les-Mines. Une cérémonie presque familiale, tant il est chez lui là-bas. Question de ne pas gâcher l'ambiance avec une interview, on convient d'un rendez-vous téléphonique.

Quatrième acte où l'on en apprend nettement plus. Ce soir-là, Trivier est en verve et on ne s'en lasse pas.

`La photographie, ça a quelque chose à voir avec l'innocence de la première fois. C'est celle du soldat Stevens que je cite dans Le Paradis perdu. Un Américain débarqué en Normandie, en 44, avec sa caméra d'amateur et qui va filmer son périple en couleur jusqu'à Berlin. En ce y compris l'ouverture des camps de concentration, avec les civils allemands qu'on force à venir voir.´

Ce film, il l'avait vu en première partie de séance alors que, petit, il avait accompagné son père pour `Le Jour le plus long´. Un souvenir de gamin qui l'a convaincu que dans l'image, ce qui est premier, c'est l'événement du monde avec un innocent pour le recevoir.

`Là, j'ai compris aussi, avec ces civils, face à nous les spectateurs, que la photographie c'est aussi `voir voir´ (sic). Autrement et mieux dit, c'est avant tout partager le regard.´

Décidément, cela valait le coup de téléphone. Soit donc, au départ, l'innocence du soldat Trivier armé très tôt d'un Rolleiflex.

La première bobine, c'est quand au juste?

`Dès mes treize ans. Mon père fait développer le film à Dinant: onze images nulles et une douzième, un portrait de mon grand- père, pas mauvaise du tout.´ Le photographe de la boutique crie au génie.

`Après ça, je ne pouvais plus faire moins. Je ne pouvais pas décevoir mon père.´ À dix-neuf ans, tout mouillé derrière les oreilles, il commence à sonner aux portes de personnalités qui l'impressionnent et qui parfois ne se privent pas de lui donner des leçons. En deux ans, apparaît une série de portraits sidérante. Michaux l'envoie chez l'éditeur Delpire. Rapidement, sa renommée est faite. Il continue à circuler.

`Je voulais faire des portraits. Mais attention, cela n'avait rien à voir avec la ressemblance psychologique. Les images ne me disent rien des gens et encore moins de ce qui s'est passé avec eux. La photographie, c'est pas de la mémoire. C'est plutôt le preuve d'une perte... et c'est très bien comme ça.´

Ce périple incroyable va durer quatre ou cinq ans, jusqu'à la mort de son père. `Peut-être que je n'avais plus quelqu'un à qui prouver. Après, j'ai encore fait une dizaines de portraits jusqu'à la mort de Deleuze et puis j'ai arrêté.´

Des projets? `Je ne marche pas au projet. Tout au plus, de temps en temps, il y a cette innocence avec laquelle je peux encore flirter. Quand les choses apparaissent, de face, comme les anges. Mais avec l'âge, pour moi c'est de plus en plus une oscillation entre cette apparition du monde, frontale, comme dans les icônes, et, en biais, décortiquer avec les mots. Je ne fais plus de portrait, j'aurais l'impression de ressasser. Je fais des paysages. Je voudrais revenir à Niépce, être étonné par le dispositif de la photo sans en être dupe. Refaire la première photo, celle de l'innocence, avec la signature de l'artifice.´

Après cela, on peut tirer l'échelle. Vive l'événement, camarade! Surtout celui à venir.

lui ont valu, très jeune, une notoriété qu'il aurait pu se contenter de cultiver. Mais pour Marc Trivier, l'image importe moins que la rencontre qu'elle permet

`Marc Trivier. Photographies´, exposition au Casino de Luxembourg, 41 rue Notre Dame, Luxembourg. Jusqu'au 24 février, tous les jours de 11h à 18h(le jeudi de 11h à 20h), fermé le mardi.`Marc Trivier. Photographies´, exposition au Centre Régional de la Photographie Nord Pas-de-Calais, place des Nations, Douchy-les-Mines. Jusqu'au24 mars, du lundi au vendredi, de 13h à 17h, samedi et dimanche de 15h à 19h.

© La Libre Belgique 2001